JEAN PORTANTE

Mourir partout sauf à Differdange

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Extrait



Une rotation de cent quatre-vingts degrés

Désormais, je sais pourquoi je n'arrive pas à écrire mon roman. Cela fait plus de sept ans que je descends l'escalier qui mène à l'échec, au rien, un escalier mécanique, un ascenseur plutôt, m'enfonçant dans les sous-sols de la terre, toujours plus bas, jusqu'aux souterrains de l'imagination, dans un univers lacéré de millions de coups de pioche et de pelle ayant creusé un interminable entrelacs de galeries, semblables à celles qui rampent, abandonnées, désertées, vidées de leur substance, sous les rues et les maisons de Differdange, et moi, le spectre du mineur, pioche et pelle à la main, errant dans le labyrinthe des veines qui, donnant les unes dans les autres, se mangent la queue comme des serpents affamés. Descente sans fin vers le rien. Sept années passés - ma femme le sait et s'en plaint (enfin, plus vraiment maintenant), mes lecteurs attendent, mes cheveux ont blanchi -, à assembler les pages et gonfler à l'inquiétude le volume. Sept ans d'agencements de phrases plus ou moins frelatées, de juxtapositions de chapitres tortueux, de détours et de digressions majestueusement superflus, de crimes à peine déguisés, d'amours trahis, le roman ne se fait pas. Je me suis débarrassé d'un maximum de lest encombrant, je veux dire, je fuis tout contact. Plus d'amis, plus de parents, plus de famille. J'ai recommencé autant de fois ma vie que j'en étais capable, ai tenté tous les changements de personnalité possibles. J'ai même, affaire de touiller un bon coup dans mon idiosyncrasie, troqué ma nationalité pour une autre: rien à faire. De nuit, dans l'impitoyable trieuse de l'obscurité, tout trouve sa place, puis, dès que se manifeste la clarté du jour, les mots partent en fumée, comme si la lumière les brûlait. Combien de fois ne me suis-je réveillé comme paralysé, le corps en nage, le dos collé au lit, et lui, le roman, s'écrivant devant moi, à portée de main. Comme l'histoire de la mouche dans la cellule du détenu. Elle est là, à narguer le prisonnier, pourtant chaque fois que la main s'approche pour l'attraper, elle se déplace un peu sur la paroi. A croire que la mouche et la main font partie d'un même mécanisme. Pareil à celui de la carotte qui fait avancer l'âne des histoires de grand-père. J'allume, l'incendie revient. Des années de travail livrées aux flammes d'un pyromane anonyme et qui renaissent de leurs cendres dès que retombe la nuit et qu'avec elle s'enferme le monde derrière les paupières.
L'ossature est là, la substance aussi, hélas j'ignore le mot de passe: je suis en présence de deux univers sans intersection, le premier, disons, le squelette, regardant de la réalité vers la fiction, le deuxième, à savoir la chair, faisant l'inverse, sans que les regards se croisent. Comme si les yeux se trouvaient derrière deux fenêtres différentes, situées non face à face, mais côte à côte, d'un même immeuble en quelque sorte, au même étage. Quelle histoire absurde: voilà deux paires d'yeux, voisins, se côtoyant, regardant, comme il est normal en pareil cas, dans la même direction, ne voyant cependant pas la même chose. Comme s'il y avait entre la parcelle visible par l'un et le rayon s'offrant à l'autre un infranchissable mur. Ou, pire encore: il n'y a que deux yeux et une seule fenêtre, chaque oeil ne voyant que ce qui est caché à l'autre. Deux mondes parallèles, ce squelette et cette chair. Parallèles et opposés en tout. Et moi qui ignore le mot de passe.
Cela me donne des frissons dans le dos. Mon pauvre dos cloué au lit depuis quelques jours. Lumière. J'éteins et je vois un vrai squelette, mon squelette à moi, et de la véritable chair, la mienne, réunis dans un corps réel, ne faisant cependant pas originellement partie de ce corps. Ou faisant l'une partie d'un corps, l'autre d'un autre, et réunis pour la circonstance, artificiellement, en moi. Comme des intrus. Deux étrangers qui se rencontrent pour la première fois et n'ont rien à se dire. Echec sur toute la ligne, comme on dit. L'ascenseur descend et descend. Je cherche mes pieds. Ils sont loin. L'un est enflé, l'autre pas. Et si je jetais tout ça à la poubelle?
Vous objecterez, étant donné la situation concrète dans laquelle je me trouve, que le moment est mal choisi d'évoquer tout cela. Que, dans la poubelle ou pas, les pages que j'ai écrites ne servent plus à grand-chose désormais, qu'il y a mieux à faire que de se plaindre des aléas de l'écriture: me sortir du pétrin, par exemple, dans lequel je me suis fourré gratuitement. Que je ferais mieux de courir, me direz-vous, courir sans regarder derrière moi, courir rien que courir. Courir pour, en courant, sauver ma peau. C'est, en effet, bien elle qui est en jeu, me direz-vous, cette enveloppe dessinant mes contours, habitée certes des deux intrus que sont le squelette et la chair, me donnant néanmoins la forme et l'aspect que j'ai, permettant à ceux qui sont à mes trousses de m'identifier aisément. Il s'agit bien d'elle, et non de la trame ni de la substance. D'elle, surmontée d'un chapeau et sanglée par une écharpe noire. Sans oublier le manteau. Non, pas le manteau. Je l'ai oublié chez moi, le manteau. Et tiens, j'ai oublié également le chapeau. Et l'écharpe. Que d'oublis! Ça va mal tourner, j'en suis sûr.
Parce que je ne fais plus rien d'autre, depuis un moment, que courir. Courir jusqu'à l'essoufflement. N'est-ce pas justement l'essoufflement qui a débloqué en moi la situation me faisant repenser à mon roman? A situation extrême, pensées lucides. Comme le mourant qui, avant de s'éteindre, découvre son véritable être et voit cette intense lumière l'escorter dans la mort. Il arrive souvent qu'un geste encombrant, un événement ou une action hors du commun, réchappés du quotidien, déclenchent ces mécanismes qui braquent la pensée sur une idée fixe faisant que, soudain, l'on sait ce qu'avant on ignorait. Jusque-là, on piétinait, faisait les cent pas, des détours: on s'occupait de la périphérie plutôt que du centre. De l'enveloppe. De la peau. Puis, brusquement, tout devient clair. Lumière ultime avant la nuit définitive. Même si c'est généralement trop tard, je sais de quoi je parle.
Avec un peu de chance, je veux dire, quand on n'est pas enfermé dans l'ascenseur comme je le suis d'une certaine manière, on passe sa vie à escalader un mur. Ce n'est pas gai, mais bon, mieux vaut monter que descendre. Monter signifie aller de l'avant. Ma mère l'a fait. Du moins un peu. Ma place est ici, a-t-elle soudain dit à la mort de mon père. Le mur, c'était mon père. Je suis bien ici, de ce côté-ci du mur. A son pied.
Je n'ai pas compris. Elle me tournait le dos, faisait du café ou tout simplement la vaisselle ou rien du tout, parce que, souvent, il lui arrivait de se retourner de la sorte pour me cacher je ne sais quoi, disons, ses larmes. Presque cinquante années passées à rêver du grand retour après le grand voyage, l'Italie derrière le mur, puis soudain, mon père à peine enterré, le contraire, comme si la mort faisait pirouetter les situations. On ramasse les cartes du château, on les bat et on se remet à reconstruire le château. Les mêmes cartes à l'ombre du mur. De ce côté-ci. Au pied de. Sauf que le mur a pivoté sur lui-même, faisant une rotation de cent quatre-vingts degrés. Mon père dans la tombe, l'espace ne tient plus en place pour ma mère. Il change de camp, comme on dit. Là-bas est devenu ici, et vice versa. Ma place est ici. Non, maman, tu appartiens à là-bas, souviens-toi. Là-bas, c'est ici désormais, mon petit. Non, maman.
Sa lucidité me fait, à présent, penser à l'histoire du pendu que j'ai lue il y a très longtemps, ou vue au cinéma, ou les deux, ça me plaît un livre qui devient du cinéma, non, ça ne me plaît pas, ou seulement un peu, à cause des acteurs qui ne correspondent jamais aux personnages tels que je les vois quand je lis, mais je divague et oublie l'histoire du condamné à mort pendu qui, entre l'infime moment où sous ses pieds s'ouvrira la trappe et celui où le noeud coulant de la corde lui brisera la nuque, voit défiler en lui, derrière ses paupières déjà baissées, dans une clarté extrême, les moments cruciaux de sa vie et pourrait enfin prendre les décisions qui s'imposent. D'un seul coup, il sait comment se défendre devant la mort, comment éviter la descente, comment s'accrocher au mur. Ma place est ici. D'un seul coup, il trouve une solution à tout. D'un seul coup, il est sûr que, malgré ce qu'il a cru jusque-là, et Dieu sait combien de choses il a crues, la vie n'est pas si difficile que ça à vivre, qu'elle vaut d'être vécue, que ce qu'il désirait le plus était toujours à portée, et le plaisir intense tiré d'une telle pensée lui arracherait un sourire heureux, s'il n'y avait pas, à des fractions de secondes de sa nuque, le noeud fatidique, et sous ses pieds, la trappe déjà entrouverte, couple complice suspendant momentanément le temps, versant dans l'infime parcelle de vie allouée encore au condamné, cette lumière qui tout au long de son histoire était restée cachée en lui. Alors que le noeud de la corde et la trappe qui s'ouvre avancent dans leur macabre besogne, lui, comme si de rien n'était, ou justement parce que la situation est exceptionnelle, unique, devient maître de sa vie, sachant sans équivoque comment faire les bons choix au bon moment. Trouvant enfin sa place dans le monde, alors qu'il est trop tard.
Les spectateurs de l'exécution, il y a là sa femme, ses gosses, ses maîtresses et tout ce peuple qu'on croise dans une vie sans trop y prêter d'attention, mais qui est là au bon moment, quand il faut comme on dit, s'offusquent du sourire s'esquissant sur les lèvres du pendu. Ils le prennent pour un dernier défi, une dernière insolence. Ma place est ici. Non maman, tu appartiens à là-bas, souviens-toi. Cela leur permet de creuser un fossé dans leurs consciences, de verser un peu de haine dans leur haine, un peu de sérénité dans leurs remords. Même le bourreau et les juges se sentent soulagés face au sourire sur les lèvres de l'exécuté. Au moins, se disent-ils, il ne nous en voudra pas trop de l'avoir expédié de vie à trépas. Voilà quelqu'un, se disent-ils en substance, cela les remplit d'orgueil et de satisfaction, voilà quelqu'un sachant encore apprécier un travail fait avec amour et professionnalisme. Ils le diront, le soir venu, au moment du dîner, à leurs femmes et leurs enfants qui leur demanderont si leur journée s'est bien passée. Et tous les sens de leurs femmes et de leurs enfants resteront accrochés à ce dernier geste du gentleman supplicié ayant eu la politesse et le bon goût de sourire à leurs maris faisant si bien leur travail. Si ces derniers savaient cependant que le pendu, pour la première fois de sa vie, venait de voir la vraie lumière de l'existence, celle qui perce tous les mystères, leur tristesse reviendrait, leur orgueil s'évanouirait, et je parie fort qu'ils donneraient beaucoup pour troquer leur situation contre la sienne.
Avec une balle de revolver sur le point d'être tirée, et j'en reviens au pétrin dans lequel je me suis fourré, je ressens à peu près la même chose que le pendu. Ou que les esclaves de l'antiquité grecque hurlant dans les coulisses, quand on devait meurtrir un personnage sur scène. Qui hurlaient, parce qu'eux, on les torturait pour de bon. Quand l'acteur devait se brûler la main, par exemple, on s'emparait, loin des regards et près des oreilles, de la main de l'esclave et on la brûlait. Ce dernier hurlait alors comme un forcené et la scène paraissait authentique tant le hurlement était réel. Devant les spectateurs, l'acteur n'avait plus qu'à feindre la scène. A feindre d'être réel, alors qu'il n'était que le reflet de la réalité. A vrai dire, je me trouve, moi, quelque part entre la main réellement brûlée et celle qui feint de l'être. Je ne suis ni dans la réalité ni dans la feinte. Je cours et attends le coup de feu imminent. Comme si j'en avais besoin.
Que j'ai en horreur l'éternité du moment où je vois, au théâtre par exemple, et même au cinéma, le canon d'une arme prête à faire feu. Les metteurs en scène le font exprès. Ils montrent l'arme dès le début, insistent, nous la font oublier, puis elle réapparaît, disparaît et ainsi de suite. Je sais dès le départ qu'inévitablement elle servira. Ce n'est pas le coup de feu en soi qui provoque ma peur, mais le fait d'ignorer à quel moment exact la détonation aura lieu. Ma nervosité se tend, je déraille. Je suis sur mes dents, comme on dit. On n'a pas encore brûlé ma main, c'est pourtant imminent, inévitable. J'escalade le mur et sors de la raison. Que ne donnerais-je pour avoir la moindre influence sur le doigt collé contre la gâchette. Ce sera, cependant, la dernière phalange de l'index d'un étranger qui décidera du coup de feu, et jusqu'à l'évanouissement je retiens mon souffle, n'osant même pas essuyer la sueur qui dégouline de mon front. Puis, quand, enfin, retentit le fracas de la détonation, mon coeur se remet à battre, soulagé. Un battement me permettant de descendre du mur. De revenir dans le monde. Sur le devant de la scène. Quand la balle ne m'est pas destinée. J'éteins.
En pensant à tout cela, je n'oublie pas de courir. Je cours comme jamais je n'ai couru. Plus de pendu, plus d'esclave, même ma mère s'efface, il n'y a plus rien d'autre que moi. Moi face au mur. Moi courant comme ce matin encore je ne me serais pas senti capable de courir. D'habitude, le moindre effort m'essouffle, il suffit d'une vingtaine d'escaliers pour me mettre hors d'haleine, surtout après l'accident: un pied cassé endort le corps entier. Les poumons sont à bout, les jambes n'ont plus de muscles, je me tiens les reins, je me plie en deux. Tu manques d'exercice, dit Laure. Ça ne sert à rien, lui dis-je, l'exercice ne sert à rien, quand on veut écrire un roman. On ne sait jamais, dit Laure.
Elle a raison, on ne sait jamais. Je m'en rends compte pas plus tard qu'aujourd'hui. Comme par miracle, mes jambes me portent là où je veux. Mes pieds obéissent à tous les ordres. Et l'essoufflement n'en est pas vraiment un. Au fur et à mesure que j'accélère, la respiration, douloureuse certes, suit le rythme. Puis elle s'accommode de la situation. Tout se passe comme si les jambes jouaient du violon et que l'haleine les accompagnait au piano. Il y a une harmonie dans tout ce chaos, et l'harmonie, on le sait, apaise l'esprit, ouvre des portes dans l'âme.
La contradiction n'en est que plus blessante. Je me trouve dans une situation inextricable dans laquelle mon seul salut repose dans mes jambes me faisant longer des façades comme si c'était une composition de lignes grises plus ou moins rectilignes, et je n'ai rien d'autre à faire que de penser à ce qui a bien pu bloquer la rédaction de mon roman. D'autres songeraient à sauver leur peau, à se demander au moins quelle mouche les a piqués pour se fourrer dans un pétrin pareil, moi je n'ai de pensées que pour lui, mon roman. Il est vrai que cela fait sept ans qu'il pèse sur moi, qu'il m'empoisonne la vie. Au fil du temps on est devenu un couple grincheux, au bord du divorce. Du matin quand je me lève jusqu'au moment de me coucher, il ne cesse de me faire des reproches. Puis il nargue mes nuits, va se coller contre le plafond blanc, tel une araignée, et attend que j'éteigne avant de se remettre à son abominable besogne. Le voilà qui profite de l'obscurité pour tisser son fil et redescendre du plafond, se balançant à présent au-dessus de ma tête. Je le sens frôler mon front, mes paupières, et j'allume. Au premier éclair, tout s'évanouit. J'éteins. Je rallume. La nuit est plus immobile qu'un monument aux morts.
Nuit d'hôpital: murs blancs noircis par l'immobilité. De nuit tous les hôpitaux sont noirs. Journées noires aussi, carbonisées, et immobiles, le pied pris comme dans un étau. Lumière noire. L'araignée descend et monte comme un Yo-Yo, un livre lourd dans la bouche. J'ai beau mettre, entre elle et moi, de la distance, parce que, de loin, on serait plus lucide, dit-on - le spectateur au bord d'une piscine ne voit-il pas davantage d'eau que le nageur qui au sein d'elle se démène? -, le Yo-Yo frétille au-dessus de mon front. Je le cache au fin fond du plus reculé des tiroirs de mon cerveau, m'éloigne, accumule les voyages, de plus en plus loin, arpente le monde, me mets inutilement en quarantaine: en vain. Tel un parasite, l'araignée se greffe sur moi, fait de moi son prisonnier.
Est-ce pour cela que j'ai fait ce que j'ai fait? Pour m'arracher à son emprise? Pour retrouver enfin ma liberté? Ou plutôt parce que Laure m'a quitté? L'harmonie. Les jambes et l'haleine, l'ossature et la substance, le squelette et la chair. Et Nathalie qui dit: fous le camp! Non, je ne vais pas parler maintenant de mon histoire avec Nathalie. Ou seulement un peu. Il s'agit d'une histoire ordinaire, comme toutes les histoires d'amour. Un triangle banal dans lequel il y a Laure, Nathalie et moi. Nathalie que j'ai peut-être mise dans ma vie pour créer cette distance dont j'ai parlé. Comme un mur à escalader. Pour me protéger de l'araignée faisant osciller mon roman au-dessus de ma tête. Un mur aussi entre moi et Laure, puisque ce que j'ai dit du roman s'applique à elle, et, bien entendu entre moi et moi. Un mur ayant pris la forme d'un amour clandestin, d'autres diraient: un adultère.
Drôle de mot dont j'ai récemment recherché l'étymologie. J'avais un peu de temps. Je fouine toujours dans les dictionnaires quand j'ai du temps à tuer. Cela stimule la concentration. Quand on est hospitalisé, les journées semblent plus longues que d'habitude. Un pied fracassé, ça n'empêche pas de lire. Et puis, ça je l'ai déjà dit ailleurs, le dictionnaire est le livre des livres, contenant tous les romans possibles, le mien par exemple, à ceci près que les mots, enfermés dans la camisole de force de l'alphabet, cherchent encore l'ordre qu'il leur faut. Adultère donc: un saint l'a inventé au douzième siècle, saint Bernard. Pas le fondateur de l'abbaye de Clairvaux qui, soit dit en passant, a prêché la deuxième croisade (je ne peux m'empêcher, même dans la plus inconfortable des situations, de lancer des piques contre les curés), mais saint Bernard de Menthon, patron des alpinistes de son état, puisqu'il a eu la bonne idée de fonder des hospices dans les Alpes, entre l'Italie et la France. Enfin, pas si bonne que ça. Je hais les montagnes. Le vertige me prend dès que je grimpe sur une chaise, ou en haut d'un escalier, alors les montagnes. Deux d'entre elles rappellent d'ailleurs sa mémoire, le grand et le petit Saint-Bernard, taisant que c'est lui qui a brouillé les pistes du mot latin adulterare qui signifiait tout d'abord, comme me le dit mon dictionnaire latin-français de poche avec sa couverture rouge sang: altérer, falsifier, contrefaire, ce qui, tout en mettant hors la loi en quelque sorte l'adultérant, le transforme presque en romancier. Lumière.
Qu'est-ce la littérature sinon l'altération, la falsification, la contrefaçon de la réalité tout comme l'adultère altère, falsifie, contrefait le mariage? Ainsi se glisse-t-on hors de la raison. Une fois déclaré, le penchant pour le déraillement, qu'il soit génétiquement programmé ou sociologiquement conditionné, suit son petit bonhomme de chemin et se déverse dans l'irréparable. Voilà ce qui m'est arrivé aujourd'hui. Jusqu'à ce matin, mes, disons, crimes étaient pardonnables. J'ai même, hier soir, en sortant de chez moi pour rejoindre Nathalie dans son studio de la Grand-rue, décidé de tout avouer à Laure, dès que je rentrerais. Un brusque désir de vider mon coeur. Une quinte d'héroïsme. N'est-ce pas plus périlleux d'avouer un forfait que de le commettre? Laure comprendrait ma quête de distance. Le mur pivoterait sur son axe, cent quatre-vingts degrés. Ma place est ici. Elle dirait, comme si souvent en pareille circonstance: tu ne m'apprends rien, je te connais par coeur. Ou: difficile de cacher à une femme qu'on la trompe. Ou encore, pour me blesser à mon tour: tu crois peut-être que tu as le monopole de l'infidélité? Nathalie n'était pas chez elle. Ou du moins a-t-elle fait semblant d'être absente. L'interphone est resté muet. J'ai appuyé à tout hasard sur deux ou trois sonnettes. Des voix nasillardes ont demandé dans plusieurs langues: oui? qui est là? Puis, la porte d'entrée s'est ouverte et j'ai enjambé quatre à quatre les marches, jusqu'au deuxième étage. J'avais une clé. La clé de l'infidélité. Reçue grâce à un mensonge, je n'en étais pas à un près. Non, Nathalie, tu ne resteras pas la cinquième roue du carrosse, je te le promets. Puis le temps a passé. Et moi, avec ma clé ridicule devant sa porte revêche. Ridicule, parce que j'ai beau l'enfoncer dans le trou de la serrure, elle ne bouge pas, ni vers la gauche, ni vers la droite. Elle est donc là, Nathalie. Sa clé à l'autre bout et elle, comme moi, derrière la porte, ou devant, cela revient au même. Non, ce n'est pas pareil, mais bon. Et nous jouons, comme on le voit si souvent au cinéma, une scène comique ou tragique, selon le cas. Un personnage s'acharnant sur la clé, un autre retenant son souffle. Puis, la caméra tombe sur le Post-it jaune collé sur la porte et que je n'ai pas eu le temps de remarquer avant, tant la clé jouait le rôle principal. Il est éloquent, le mot de Nathalie, sans appel: fous le camp! Comment a-t-elle su si bien anticiper le cours des choses?
A présent je cours, je fous le camp, pour reprendre ses mots grossiers, plus vite que jamais, et voilà que je débouche dans la rue Roosevelt. Au carrefour, là où se termine la Grand-rue, je n'ai pas eu le temps d'hésiter: des deux possibilités - j'ai écarté la troisième, celle qui m'aurait, par la rue Kennedy, ramené vers le centre de Differdange, dans la gueule du loup, comme on dit - j'ai automatiquement choisi la rue Roosevelt. Il y avait encore l'option de la rue de l'Hôpital avec, au bout, le terrain de football du F.C. Red Boys, la mine et la forêt. L'itinéraire idéal pour quelqu'un qui s'enfuit. Là-haut, dans le dédale des sentiers, ce serait un jeu d'enfant que de semer mes poursuivants. Et puis, il y a, traversant la forêt, la frontière. J'ai bifurqué machinalement vers la rue Roosevelt. Tant pis, me dis-je, puisqu'elle aussi, après s'être prolongée dans la rue d'Hussigny, va se perdre dans la forêt. Avec sa frontière également tout près, pas de terrain de football, la France commençant derrière les arbres. Cela, je me le dis, alors que j'entre dans la rue Roosevelt. Si je levais le regard vers la droite, je découvrirais ma maison natale, au numéro huit, les trois ou quatre marches, la porte d'entrée ocre écaillé rappelant un mouvement de vagues, porte méditerranéenne, a-t-on le temps de penser à ses origines, si complexes soient-elles, quand on est poursuivi comme moi je le suis et que la moindre erreur de calcul peut devenir une question de vie ou de mort? Ma place est ici. Non, maman.
Je ne regarde même pas derrière moi. Je n'ose pas le coup d'oeil d'Orphée. Ni le conseil de mon grand-père: ferme les yeux, trois fois, et c'est terminé. Mes yeux sont rivés sur le sol, sur les deux pieds qui avancent dans leurs chaussures noires, sur le trottoir gris plus gris que d'habitude. Mes jambes et ma respiration ont disparu. Mon corps aussi. Je n'ai ni peau, ni squelette, ni chair. Les pieds me portent comme si j'avais des ailes, les ailes de la liberté. Comme si j'entrais dans la dernière ligne droite, grisé par des centaines de milliers de mains qui applaudissent. La liberté est née ce matin.
Toute la nuit j'ai erré dans Differdange, le petit mot de Nathalie dans la main. Fous le camp! Quelle lucidité dans ces trois mots! Comment se fait-il que dans un seul mouvement, dû probablement à sa colère, sa déception ou son malheur, elle ait abouti à ce superbe raccourci, alors que moi, parasité et paralysé par mon roman, je ne réussis que des détours? Elle si sincère face à mes mensonges gros comme une corde de funambule. Elle si réalité face à ma fiction de plus en plus intenable. Elle si squelette face à ma chair en quête d'échappatoires. J'ai donc, lumière soudaine, pareille à celle du pendu, choisi d'obéir à l'ordre de Nathalie, la nuit, on le sait, porte conseil. Jusqu'à une heure du matin, j'ai fait les cafés, comme on dit. Ceux autour de la place du Marché, puis du côté du parc Gerlache et même celui du siège syndical, à deux pas de l'école primaire. Cela n'a étonné personne. Le manque de chapeau, oui. Et votre écharpe? Les serveurs savaient d'avance ce que j'allais boire, un demi ici, un coup de rouge là, une grappa ailleurs. Puis je me suis rappelé que mon fils avait réclamé et reçu, pour la saint Nicolas, non sans de longues discussions triangulaires sur le bien-fondé d'un tel accoutrement, un costume complet de cow-boy: chapeau typique, foulard, chemise à carreaux, gilet, pantalon, bottines avec éperons, sans oublier la ceinture et les deux revolvers dans leur fourreaux. Il ne manquait que le cheval, mais bon. Le chapeau, je l'avais déjà essayé. Les revolvers non. Jusqu'à ce matin. Les voilà encore dans mes poches.
Les savoir là me rassure, même s'il ne s'agit que de jouets. Quand je me suis mis à courir, ils alourdissaient mon pas et j'étais à deux doigts de m'en débarrasser. Ils avaient servi, désormais ils étaient devenus encombrants. Et si je les jetais dans la première poubelle venue, ne le fait-on pas d'habitude, après avoir effacé les empreintes, avec l'arme du crime? Non, je les ai gardés sur moi. Le poids a disparu. Ils sont là, au fond des poches de mon manteau, non, pas de mon manteau, puisque je n'en porte pas, dans mes poches tout court, deux sentinelles qui me protègent malgré elles. Le simple fait de les avoir exhibés ce matin, au bon moment au bon endroit, en a altéré l'usage. De jeu ils sont devenus réalité. Et maintenant, ils dorment dans mes poches et entrent dans la littérature.
Voilà ce que j'ai appris ce matin, quand j'ai franchi, dès l'ouverture, à visage découvert, le seuil de la banque qui se trouve à l'angle de la Grand-rue et de l'avenue de la Liberté: l'adultère, l'altération doit se réaliser dans les deux sens. Pour entrer dans la fiction, il ne suffit pas de contrefaire la réalité. Il faut avant tout se mettre hors de la raison. Pivoter sur son propre axe et réaliser un mouvement de cent quatre-vingts degrés. Aider la fiction à faire irruption dans la vie réelle.
J'ai dégainé et crié ce qu'on crie quand on fait un hold-up. A part les employés à peine réveillés, il n'y avait qu'une vieille femme à l'intérieur de la banque. Les jouets ont fait leur effet, comme on dit. Plongée au coeur du réel, la fiction a dicté sa loi. La vieille femme n'a pu étouffer ses cris, puis elle s'est évanouie; les employés ont tous, sauf un, comme si un marionnettiste avait tiré sur des fils, levé les mains. La scène était parfaite. J'avais prouvé ce que je voulais prouver. Entre jeu et raison il n'y a pas de mur. Tout aurait pu s'arrêter là. J'aurais baissé les canons de mes deux colts, ri un bon coup et tapé, à la John Wayne, sur les épaules des employés revenus de loin. Puis je serais rentré chez moi et aurais mis de l'ordre dans ma vie sentimentale, dans mon roman, dans ma vie tout court.
La vie tout court n'aime pas le jeu. La fiction se nourrissant de la réalité ne dérange personne. Quand c'est l'inverse, il y a toujours quelque chose qui déraille. Entre jeu et folie il n'existe pas de mur non plus. Tandis que la vieille femme criait et s'évanouissait, et que les employés levaient leurs mains comme des pantins, l'un d'entre eux, le héros de l'histoire si l'on veut, du moins du point de vue de la raison, a eu le bon ou le mauvais réflexe d'appuyer, avant de lever à son tour les bras, sur un bouton rouge caché quelque part non loin devant lui. Une sonnerie stridente a déchiré l'histoire que je voulais anodine. Impossible de dire qui, parmi nous, les employés ou moi, avait soudain le visage le plus pâle. Derrière les guichets, on s'attendait à ce que la mort sorte des canons de mes revolvers. J'ai appuyé de sang froid sur les gâchettes.
Bien entendu, il n'y a pas eu de détonation. J'ai profité de la stupéfaction clouant tout le monde sur place pour prendre le large. Et je cours encore, avec, à mes trousses toute une grappe de poursuivants auxquels se sont joints des chiens et les policiers de la ville. Je sais que ces derniers ont dégainé leurs armes. Je sais que l'un d'eux craquera et appuiera sur la gâchette. A l'angle de la Grand-rue et de l'avenue de la Liberté, me direz-vous cependant, il n'y a pas de banque. Et je lui en veux un peu.




Jean Portante
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L'auteur


Jean Portante est né à Differdange (Luxembourg), en 1950. Il est écrivain, traducteur, journaliste. Son oeuvre comprend une quinzane de livres: des recueils de poèmes, des récits, des pièces de théâtre, des scénarios, des chroniques et des romans. Ses livres ont été traduits en plusieurs langues. Il dirige la collection de poésie «Graphiti» des Editions PHI, les pages culturelles de l'hebdomadaire «Le Jeudi», et le supplément LIVRES du «tageblatt». Il préside et anime les Journées Littéraires de Mondorf. Jean Portante est membre fondateur de l'Académie Européenne de Poésie et membre de l'International P.E.N. (Centre francophone de Belgique). Derniers titres parus: La mémoire de la baleine. Roman. Le Castor Astral, PHI, XYZ, 1999. Allen Ginsberg. L'autre Amérique. Essai. Le Castor Astral, Paris, 1999. Point. Poèmes, PHI, Écrits des Forges, 1999.



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