JEAN SORRENTE

Et donc tout un roman




176 pages - 17 EURO
COMMENT COMMANDER?



Extrait



I

Soit des bâtiments de briques dominés de tours et de cheminées; pareille à un phylactère, la frise peinte sur la façade avec le nom de la brasserie. Plus loin, devant un entrepôt, des caisses de bière, des futailles, d'anciens tonneaux. Le décor plutôt sobre, genre 1900, un peu délabré, avec des zones rouges et grises, mais, par son abstraction, parfaitement assorti aux couleurs des ouvriers posant pour le photographe dans leur bleu de travail. Le premier avatar donc chromatique, étant donné la distance, la vue que je pouvais avoir depuis les bureaux. Encore un coup d'oeil, au loin, sur la rotonde des collines et des bois; des nuages sur les crêtes, quelques faisceaux de lumière accrochés aux sapins, des rayons dévalant les pentes, le tout bucolique: la scène, le paysage, les réverbérations. Au milieu, comme un écrin, la brasserie, et, au coeur de ce dispositif, Maximilien, mon grand-oncle, que des employés saluaient d'un "bonjour, Monsieur le directeur". Donc rien de plus. Ce souvenir. Ce qui en avait été le révélateur (comme la solution procédant d'abord par réduction et rendant ensuite visible l'image encore latente). Du moins est-ce ainsi que cela s'était cristallisé.

Et alors la brasserie, le matin prometteur, clair, ensoleillé, tandis que, à l'intérieur et par contraste, régnaient les ténèbres. C'est d'ailleurs là que, pour une ultime inspection, j'emboîtais le pas à Maximilien, suivis tous deux par un groupe d'invités. Je me souviens d'un imbroglio de salles, de galeries, d'entresols, un dédale de carrelage, de lumière étamée, d'odeurs de malt et de houblon, l'antre à la Piranèse avec ses tourailles, ses tuyaux, ses claies, ses cases, ses bacs, ses suites de degrés et de couloirs. Maximilien, le doigt pointé sur un ordre de cuves, expliquait que l'on produisait ici le moût, qu'on trempait et faisait macérer le malt, qu'on recueillait la drêche; là, sous les bulbes, on cuisait la trempe; il y avait les brassins, les bacs de refroidissement, les tanks de flottation, les cuves de fermentation, les fûts de dépôt, la bouteillerie, et ainsi de suite, dans une chaîne de maturations, de chauffes, de réfrigérations, de mélanges, d'écumages, de filtrages, d'épreuves, de repentirs. D'intrépides divinités plutoniennes, selon la belle image de Maximilien - il parlait aussi de trafiquants de soleil -, s'affairaient autour des bassins. Les uns retournaient le malt, les autres écumaient la mousse, prélevaient des échantillons, maniaient les cornues et les robinets. Une chaîne d'opérations, c'était le cas de le dire, qui, en d'incessantes éjaculations, faisaient jaillir des métamorphoses dorées, la bière, à savoir, disait Maximilien, tout un roman, une parturition terraquée et ignée, il voulait sans doute parler de ces belles prosopopées de breuvage captivant la lumière, prodiguant l'ivresse.

À moins encore d'une impression différente, il suffisait d'y penser: l'antre se faisait maternel, utérin, devenait l'athanor d'une poétique renouvelée, c'étaient les produits de la terre ici même décantés et subtilisés. Or, on allait tirer la dernière bière.

Un signal du reste venait de retentir. Le volume sonore, annonçant l'extinction des machines les unes après les autres, commençait de se réduire, le ronflement des cuves, celui des chaudières, par à-coups de plus en plus espacés les rouages, le moment arriva, où en effet s'imposa le silence, où il n'y eut plus que l'odeur pour sévir, ôter, eut-on dit, la vie sur tous les visages.

Le moment donc d'une minute de recueillement. Maximilien était monté sur l'estrade, dominait son monde, amorçait le panégyrique. Hélas, je devais le trouver fort embrouillé, à moins que ce n'en soit le souvenir, conservé dans la mémoire d'une manière fragmentaire, par bribes ou comme les touches dominantes dans la palette d'un tableau. En tout cas voici la silhouette râblée de Maximilien, sa figure rougeaude, la brillantine dans les cheveux, les yeux comme rehaussés de mascara. Et puis se faisait entendre sa voix profonde, aquatique. Elle évoquait Liège, Butgenbach, Prum, Coblence, Luxembourg, Metz, une constellation de villes marquées du sceau de la bière familiale. Et puis encore un enchevêtrement de syllogismes posant les prémices de la blonde, de la brune, de la blanche, de tout un éventail de mixtures aux sonorités éclectiques. Comme Mercure fusant des profondeurs, à la fois thaumaturge et grand prêtre, Maximilien proférait que la bière exigeait une exacte initiation, le savoir des règles et des nombres, pour, disait-il, éduquer le goût, apprendre à distinguer le bon du mauvais sang, au lieu que le dilettante, et alors il avait dû sourire, n'y voyait goutte, finissait par se noyer dans sa soulographie. Le maître d'oeuvre parlait d'expérience, en connaisseur qui avait été au coeur le plus enfoui, au plus loin où tout est fusion et combustion, et il en était revenu, recru, mais victorieux. étrange, il prophétisait l'oubli, pensait qu'on recouvrirait tout, que la brasserie cessant de produire, personne ne se souviendrait. Sans doute des trémolos, un crescendo: les dieux coiffés du pétase, on approchait de la péroraison, abreuvaient les mortels et leur dispensaient les mystères du monde, point d'orgue du sursum corda que suivit un tonnerre d'ovations… Maximilien s'épongea le front; le maire, se hissant sur l'estrade, allait lui remettre l'ordre de Léopold. Et puis ce fut tout. Ou presque.

Peut-être y eut-il une sorte de flottement, d'indécision, les interprétations se révélant divergentes selon qu'on faisait de la bière la métaphore de la connaissance ou celle de l'égarement: ébriété masculine d'un jet de semence pour les uns, flux féminin de la jouissance pour les autres. Fallait-il l'analyser comme le lieu indifférencié et maternel d'une régression? Comme le désir du fils pour la mère, ce qui, après tout, était la même chose; face diurne et nocturne d'un même procès? Que voulait donc dire Maximilien quand il parlait d'avoir été au coeur le plus enfoui et d'en être revenu? Image de saint Jean trempé dans l'huile bouillante et ressorti vivant? Ah donc, l'huile bouillante, la bière, les eaux, les bains amniotiques de notre mère à tous! Peut-être. Ou alors rien. Peut-être qu'au fond Maximilien n'avait rien voulu dire du tout.

Donc, la brasserie, les machines, les cuves, les cuivres, la dernière bière, le discours, Maximilien: un éblouissement, ce que la cérémonie pouvait avoir de pesant mais de désopilant. N'était-ce pas justement dans les moments solennels que le comique pointait le bout de son nez? Que se montrait l'envers bouffon des choses?

Mais reprenons, déplaçons le décor, mettons le même jour ou un autre, avant? après? difficile à dire, en tout cas dans le domaine de Pomone, le temps encore au beau fixe, et voyez la grande table, les paons plaqués or, les bouquets de fleurs, les coupes, les plats, l'arroi ou plutôt la cohue des invités, l'embarras des chapeaux, des ruchés, des affiquets, des cigares, en chiens de faïence, le contremaître, des employés, quelques invités de moindre importance: la garden-party. L'occasion pour Maximilien d'arborer sa médaille tout en guignant avec satisfaction les présents qu'on continuait de lui offrir et dont il regardait s'amasser sur la table les paquets emballés et noués de faveurs. Sans doute le souvenir également par bribes et disparates, et, pour reprendre la même métaphore, comme un tableau, dont le sujet se trouve excentré, tandis que se multiplie d'accessoires le donné à voir qui en est l'écho ou le point de réfraction. Les photographes en avaient arrêté quelque chose, qui cadraient le fond de verdure, les épanouissements de velours, de soies. Entrant dans le champ, un monsieur penchait vers Maximilien sa figure comme un trapèze; des épis de cheveux retombaient en avant, tandis qu'il s'inclinait (quand je verrais la photo, je m'exclamerais d'étonnement devant le garçon efflanqué serré entre son grand-oncle et sa tante… trouvant du reste que je ne me ressemblais pas, étonné donc, déçu, faisant comme sur la photo et comme si je l'avais pressenti, la moue: ah! mais je ne suis pas photogénique, voilà pourquoi! Mais ressemble-t-on à quoi que ce soit? La première adolescence n'est-elle pas sans figure, sans âge, sans la dialectique qui pose les repères?). Toujours est-il que les mêmes photographes pouvaient préférer la touche florale: les inflorescences roses du chapeau de Madame Hortense ou son ensemble faisant songer au bulbe jaune et rouge d'une tulipe. Sans doute avaient-ils remarqué, tandis que Maximilien s'apprêtait à dire le remerciement, Madame son épouse en belle robe d'organdi et, bien sûr, Liliane, sa fille, en future mariée qu'embarrassait la trop grande chaleur ; un surcroît de gloussements, de piaillements et de caquetages pour la note avicole.

Ce souvenir comme des grotesques autour d'une peinture, la cérémonie, le raout, une radieuse journée de l'été 1968, les impressions horticoles, les faïences de la brasserie dans leurs losanges bleu et blanc, l'or des couverts, les convives, une rumeur qui montait, s'épaississait et, en se retirant, abandonnait quelques images, et résonnait encore: la composition sans aspérités, l'événement comme un cillement de temps.

J'aurais assurément parlé de cristallisations, situé ainsi les personnages, et, tout autour, devenant les principaux protagonistes, le décor, la saison. J'aurais pu tout aussi bien me rappeler des drames antérieurs, par exemple que c'était encore le matin, que j'étais à Pomone, dans la maison familiale, qu'il y avait comme une manière de célébration: l'aube, la brise qui caressait les rangs de peupliers et frisait l'eau des étangs, le cheval de Maximilien qui chauvait des oreilles et s'éloignait dans le contre-jour; jouant avec l'ombre, des papillons dans un silencieux battement d'air et de lumière: tout cela comme des blasons prolongeant d'une alvéole le boutonnement du paysage ou s'assimilant aux arborescences en amont du bassin. Encore, comme autant de défenses, des chênes-lièges, des berceaux de fleurs, des topiaires, des pièces d'eau. Et alors montait le jour, contretemps qui décloisonnait l'espace, ramenait un bonheur fait de douceur et d'équité.

Certainement l'événement était encore à venir, mais c'est par vagues que s'organise la mémoire et, par conséquent, l'histoire qui s'en suivrait. L'angle soudain se resserrait, cadrait les bâtiments, la cour. Des employés s'affairaient, saluaient le directeur, et puis arrivaient les invités, les photographes, et encore des consignes, des ordres fusant de toutes parts, et la cérémonie: la journée ramassée dans ces quelques clichés.

La perspective changeait. Vous aviez la même journée recentrée sur la bibliothèque. Peut-être y étais-je encore le matin ou plus tard, pendant la garden-party, m'y étais-je retiré, alors qu'à l'évidence ce devait être assez tôt, à l'aube, quand la maison dormait encore, qu'appelé par le gazouillement des oiseaux, je m'étais levé - mais peut-être est-ce une réminiscence plus ancienne -, quoiqu'il y eût un moment, où je m'y étais trouvé, en tout cas pas seul, puisque Maximilien, debout près du bureau, répondait au téléphone. Je ne savais pourquoi mon grand-oncle se faisait répéter ce qu'on lui disait, et pourquoi ce visage altéré. Donc les rayonnages, et moi devant, et à contre-jour, Maximilien.

Ces séquences espacées et pourtant liées. C'était au début de l'été. Il faisait chaud. On parlait de l'entrée des chars russes à Prague, de l'assassinat de Bob Kennedy, de la reprise de Saigon. Depuis les portes-fenêtres, j'observais les invités. Recherchant la fraîcheur, certains d'entre eux s'abritaient sous les parasols, s'éventaient. La scène cependant dans une sorte de nébuleuse comme la fois que, revenant avec Liliane et Philippe par le circuit de Francorchamps - encore à l'époque des Jacky Icks et des Graham Hill sévissant dans le grand prix de Belgique - nous avions pris un chemin de campagne pour rejoindre Pomone. D'ailleurs Philippe avisait un terre-plein, arrêtait la voiture, désignait à Liliane un point du paysage: regarde, après, tu as la grande descente en ligne droite, où l'on pousse à deux cent cinquante, mais attention, après, on risque le tête-à-queue… Ce terre-plein, la ferme engoncée dans son manteau de chaux et de tuiles, la piste qui passait juste derrière. Philippe essayait d'en décrire les particularités, mais la brume estompait les lointains; sur la gauche, au-delà de la ferme, la futaie faisait barrage: évidemment, on verrait mieux, s'il n'y avait pas les taillis. Ceux-ci, situés à l'avant-plan, avaient les nuances d'un vert transparent que dérangeait la tache charbonneuse d'une silhouette, un animal peut-être. Mais il se faisait tard. Nous étions remontés dans la voiture. Au moment de regagner la route, le drame: jaillissant du fourré, masse lourde et aérienne, une grosse bête s'était encastrée dans la voiture, et Philippe: bon sang, un sanglier, on l'a estourbi. Mais la bête suffoquait, la hure en sang: un peu plus, et elle nous tombait sur la tête. Philippe disait que nous avions eu de la chance. Nous étions là. Nous regardions agoniser la bête. Et puis Philippe, avec soulagement, respirant un bon coup, avait déclaré que la bête était enfin morte. Ah! donc morte, s'était écriée Liliane.

Elle était là dans la bibliothèque, la bête, dans un trumeau, à peu près à la hauteur du grand tableau. Et, devant, tenant le cornet du téléphone, Maximilien disant "comment… ce n'est pas possible…", et le visage comme celui d'un mort, pâle, dur, minéral, et même pas un visage, mais son défigurement, et toujours "comment… ce n'est pas possible…" , cependant que je trouvais, certes l'image était assez drôle, que mon grand-oncle ressemblait de plus en plus au Christ dolent dans son cadre doré. Et Maximilien: que me dites-vous là ? Que me dites-vous là!




Rolph Ketter
IN EINEM KLEINEN LAND
176 pages - 17 EURO

POUR COMMANDER










textes online * homepage