CLAUDE FRISONI

C'était mieux quand c'était pire



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Extrait
Le luxe s'embourbe


La principale préoccupation, au Luxembourg, c'est le temps.

Forcément, le temps c'est de l'argent!

Mais de même que temps égal argent, argent égal tant... mieux, tant et tant, tentant...

Or, l'argent... Non, on ne peut pas dire or, l'argent, c'est ridicule. Donc. Donc l'argent permet de sauter dans le temps. C'est pour ça qu'à Luxembourg, les commerçants riches réussissent à fermer leurs magasins dix minutes avant la fermeture. Et quand ils ferment, ils ferment. Fermement! Ils gardent même des clients en otage à l'intérieur pour être sûrs que les autres n'essaieront pas d'entrer.

Leur argent leur permet d'avoir du temps, pour compter leur argent.

Ceux qui ont moins d'argent, passent beaucoup de temps à essayer d'en gagner.

Pas du temps. De l'argent.

Enfin, c'est la même chose. Ceux-là restent ouverts. Et grâce à leurs efforts, grâce au temps qu'ils ont passé à rester ouverts, ils deviendront riches.

Et ils pourront fermer plus tôt.

La preuve. A Luxembourg, les commerçants portugais sont ouverts plus longtemps et plus tard. Même le week-end. Alors qu'à Lisbonne ou à Porto, les commerçants portugais, ils bouclent leurs magasins du samedi midi jusqu'au lundi matin. Impossible d'acheter quelque chose le samedi après-midi ou le dimanche.

Mais à Lisbonne ou à Porto, j'ai eu beau chercher partout, dans les petits rues, les quartiers pauvres, je n'ai pas trouvé un seul petit commerçant luxembourgeois ouvert.

Faut dire qu'à Lisbonne ou à Porto, s'il y a à peu près autant de Portugais qu'au Grand-Duché, on y trouve encore moins de Luxembourgeois.

Le Luxembourgeois s'exporte peu. Qu'importe! Il importe. Et il met en valeur.

Par exemple. En Lorraine, du côté de Villerupt et de Russange, coule une petite rivière au nom peu reluisant : la Vacherie. Dès qu'elle franchit la frontière, à Esch, elle devient l'Alzette. Ça sonne mieux, quand même.

Et puis, il n'y a pas de houblon au Luxembourg. Ça n'empêche pas qu'il y ait de la bonne bière. On récolte peu de blé, mais les banques en sont pleines. On ne fait pas pousser de fruits exotiques et les vergers sont peu nombreux, pourtant les fruits sont mieux présentés qu'ailleurs. Il suffit d'aller voir au marché, Place Guillaume. Les fruits et légumes sont rangés par ordre alphabétique. D'abord les ananas, puis les betteraves, les courgettes, les dattes, les épinards, les fraises, les gromperen et ainsi de suite jusqu'au Z, jusqu'aux zaricots. Et on trouve de tout. Finalement, pour le luxembourgeois, peu importe qu'il s'exporte peu. Il a chez lui l'Europe en réduction.

Mieux, il trouve chez lui, l'âme de l'Europe.

On dit que le Luxembourg est le coeur vert de l'Europe. C'est bête. Déjà qu'une monarchie, c'est du sang bleu, avec un coeur vert, c'est carrément Alien.

Non, c'est trop restrictif de dire que c'est le coeur de l'Europe. C'est seulement géographico-anatomique.

Si le Grand-Duché est le coeur, alors la Calabre, c'est les orteils. Et la presqu'île bretonne devient une protubérance que les bonnes moeurs m'interdisent de désigner.

L'âme, c'est mieux. C'est impalpable mais ça survit après la mort. Au train où le vieux continent part en breloques, c'est une sécurité.

Alors que les grands pays se disputent pour savoir comment harmoniser les règlements et les législations, alors que les Français ne savent toujours pas prononcer Maastrichtrerte..., Masseretri... , Martrsicht..., Machin, ici l'harmonisation est quotidienne.

Par exemple. Les Anglais roulent à gauche, les autres à droite. Comme il faut respecter la personnalité de chacun, eh bien, ici, on roule au milieu.

Et au lieu d'affirmer bêtement une nationalité sur les plaques minéralogiques, on a mis un drapeau européen.

Comment ça, il y a aussi le nom du pays? Ah, le L. Oui, je sais qu'il y a un L. Quand je suis à l'étranger, on me demande souvent si ça veut dire Liban, ou Lituanie, ou Liechtenstein. Je réponds toujours : "Non, le L qu'arborent tous les automobilistes luxembourgeois, ça veut dire "Lerner", en français, apprenti".

Quant au reste de la plaque minéralogique, je comprends que des gens se battent pour qu'il ne soit pas délivré au hasard. Il y a ceux qui souhaitent garder leur chiffre porte-bonheur, ceux qui ont peur de se retrouver avec une inscription ridicule, du genre KK 1OO ou SS 3945 et puis ceux qui désirent obtenir un numéro pratique, comme OO 6900. Même si ils font un tonneau, la plaque resterait lisible. Une plaque réversible. Plus fort que le palindrome.

C'est rassurant que des citoyens se mobilisent au sujet de problèmes si importants. Ça prouve qu'ils ont du temps, des voitures et qu'ils n'ont pas à chercher l'adresse du resto du coeur le plus proche.

C'est à ce genre de détails qu'on reconnaît un pays avancé, dont les autres devraient s'inspirer.

Ainsi, l'Europe est une Tour de Babel où les difficultés linguistiques empêchent une véritable communication qui nuit gravement au rapprochement des peuples.

Il faudrait une langue commune à tous les Européens. Une lingua franca. La France est d'accord pour prêter le français. Les Anglais préféreraient que ce soit l'anglais, les Allemands, l'allemand.

Par contre les Pays-Bas et la Hollande sont prêts à accepter les néerlandais. Ils ont même reçu le soutien des Bataves.

Les Luxembourgeois ont résolu le problème. Ils parlent le Lëtzebuergsch, qui est en fait l'espéranto moderne. Une synthèse des autres langues, que tous pourraient assimiler.

Prenons un exemple, une phrase au hasard. "Merci, ech si tip top".

Bon, "merci", c'est français. "Ech", c'est italien. Comment, c'est pas italien, Esch? Allez voir rue du Brill. "Si", ça sonne allemand et "tip top", ça connote British.


C'est formidable, non? Et il n'y a pas que la langue. Les gens eux-mêmes sont des synthèses d'européen, d'homo européanus. Je prends l'annuaire, je choisis un nom au hasard. Gérard Camporesi-Hengen. Gérard, il n'y a pas plus français. Camporesi, il n'y a pas plus italien et Hengen, c'est germanique. On peut aussi trouver des Dacosta-Dechmann, aussi bien que des Moretti-Krieps, des Tu-Weng-Schmit ou des Battista... non rien.

Un jour, un Luxembourgeois remportera la plus haute distinction européenne, le Concours Eurovision de la Chanson, il s'appellera Marcel Da Silva-Tafforelli-Legrand von Stauffenberg- yLopez-Müller et tout le monde sera content.

Les journalistes étrangers ne pourront plus chercher n'importe quoi pour nous critiquer. Comme d'expliquer les mauvais résultats de l'équipe de foot du Brésil il y a quelque temps par le nom de son entraîneur : Lussemburgo.

De toute façon, on a trouvé la parade. En passant d'une culture du capital, à une capitale de la culture, on a fait taire les mauvaises langues.

En faisant se rencontrer les arts et les gens. Et on est retombés sur nos pattes.

Arts + gens = argent.




Claude Frisoni
C'ETAIT MIEUX QUAND C'ETAIT PIRE
130 pages - 12,50 EURO

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Du même auteur

Frisoni soit qui mal y pense, Editions Phi, 1992
deuxième édition, 1993

Pièces montées, théâtre, Editions Phi, 1996
collection Amphithèâtre

Luxembourg... un incertain regard, Editions Phi, 2000
avec photos de Joseph Tomassini


L'auteur


Depuis son premier one-man-show, «Le meilleur des rouquins a jeté son père dans le puits», Prix de la meilleure création au Festival de Café-Théâtre francophone d'Evry en 1988, Claude Frisoni alterne l'écriture de spectacles de sketches («Enfermés dehors», «Surtout tout», «Je dis ça, je dis rien mais...», «One-man-show à plusieurs») et pièces comiques («Régimes sans ciel», «La défaite des paires», «La fin du monde est pour demain... si le temps le permet», «Les derniers seront les premiers»). Emaillés d'aphorismes mal-pensants («Plus le monde se mondialise, plus la terre se terrorise», «Il faut battre le frère quand il est faux», emprunté à deux reprises par MC Solaar ou «Dieu est un étrange berger, qui attend de ses agneaux qu'ils soient dévots»...), ses textes sont d'abord un hommage à cet outil merveilleux qu'est la langue. Quand il ne jongle pas avec les mots, Frisoni assume des responsabilités dans le domaine de l'action culturelle au Luxembourg.




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