JEAN PORTANTE

La mémoire de la baleine



roman
500 pages - 20 EURO
Prix Servais 1994
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"Extraordinaire chronique d'une immigration, ce vaste roman décrit avec humour et sensibilité la réalité vécue par une famille d'immigrés au Luxembourg. Une vaste interrogation sur l'enfance, sur les origines, sur les aléas de la mémoire, qui renvoie chacun à sa propre étrangeté."

Lucien Noullez (Indications, Belgique)

"Jean Portante a glissé dans son sac de voyage, dans son livre quelques points de repères très "baleiniers". Entre Melville et Cousteau nous glisserons Mrs Haroy, la baleine ferrovière ... au pays de Charly Gaul. - La suite à l'écran, puisque ce roman finira par inspirer quelque réalisateur."

Gaspard Hons (Espace de Libertés, Belgique)

"Ce roman est l'oeuvre de maturité de Jean Portante. L'auteur s'y livre et nous livre en même temps la clé de cette terrible déchirure que sont le déracinement et l'errance."

Chantal Serres (Grénge Spoun)




Le bar est encore là. Mais ce n'est plus le même bar. C'est le même et pas le même. La grande porte est devenue plus petite, moins haute. Une marquise et une enseigne lumineuse lui ont coupé la tête.
Voilà ma première impression de ce premier retour. Les dimensions ont changé. Tout est soit plus petit soit plus grand que je ne l'avais pensé. Rien n'est resté tel quel dans ma mémoire. Comme la montagne, derrière Cardamone. Santa Croce. Je ne l'ai pas oubliée, mais maintenant elle me déçoit. Elle, je la croyais plus petite. Tout au plus un peu plus haute que les deux buttes du côté de Soleuvre. La procession, Don Rocco en tête agitant l'encensoir, suivi du murmure des villageois, s'arrêtait pour prier devant chacune des petites chapelles blanches du calvaire (étaient-elles vraiment blanches à l'époque?), et on arrivait au sommet, près de la croix, sans s'essouffler. Aujourd'hui, le souffle m'a manqué dès la quatrième station. J'ai dûm'appuyer contre la petite chapelle. Mon regard a cherché quelque chose, mais l'intérieur était vide. Pas de croix, pas d'image. Pourtant j'aurais parié . . . Quand jeme suis retourné, pour examiner à mes pieds le village, le vertige m'a pris. San Demetrio semblait une île blanche perdue dans une mer blanche, avec trois clochers appelant à l'aide. Le son des cloches, étaient-ce celles de Santa Nunziata ou de la Madonna ou de la Parrocchia, m'a néanmoins rassuré. J'ai reconnu le carillon.
Tout n'est pas perdu. Le temps n'a pas touché à la musique, me suis-je dit. J'ai tourné le dos au village et ai continué l'ascension, loin derrière Sandra et Lucie.
Gran Bar dei Giovani, dit l'enseigne qui a écourté la porte du bar. Avec des lettres vertes et rouges sur fond blanc. Grand Bar des Jeunes. Cela me fait sourire. Reste-t-il encore des jeunes à San Demetrio? Qui est parti, qui est revenu? Combien de maisons sont encore vides? Comment s'est ramifié l'arbre du village? Où se trouvent ses différentes branches? En Amérique? En France? En Allemagne? Au Luxembourg? Le salon de coiffure, à côté du bar, en porte la trace. Parruccheria Josiane, dit cette fois-ci le panneau qui n'arrive pas à rapetisser entièrement l'entrée. Les femmes, en partant, s'appelaient encore Giuseppina. Quelques syllabes ont été sacrifiées à l'étranger. Le départ a raccourci les prénoms. Claudio est devenu Claude, Giovanni, Jean, Alfredo, Frédy. Tout le reste, sur la façade, est resté italien: l'ocre, les balcons, les volets verts, la symétrie. Mais ça a changé de nom. Et de dimensions. Tout comme moi, j'ai changé de nom et de dimensions.
Avant, c'étaient les vieux qui se donnaient rendez-vous au bar, pour le litron de rouge et la partie de cartes. Enoteca, dit encore l'enseigne, aujourd'hui. Le vin est devenu plus scientifique. On n'écrase plus les raisins sous ses pieds. Y a-t-il encore des raisins? Les vignobles semblaient stériles, du côté de la gare. Comme des squelettes. Je me souviens de la porte d'entrée du bar. Celle d'alors. Non, je ne me souviens plus de la porte d'entrée. Seulement de l'entrée. Elle se trouvait là, comme aujourd'hui, haute et accueillante, juste après le coin et son balcon. Et, devant, les deux marches pour monter sur le trottoir étaient là aussi. Combien de fois m'y suis-je assis quand ma mère m'envoyait à la recherche de mon grand-père? A l'intérieur ça jurait et chantait.
Le grand portail, la troisième porte, sous le balcon, est ouvert. C'est l'entrée principale de l'immeuble. Elle est restée intacte. Pas de panneau, pas d'enseigne, rien. Quelque chose m'attire vers l'intérieur. C'est là que j'attendais mon grand-père quand il se mettait à pleuvoir. Grand-père Claudio était dans le bar, buvait et chantait, jouait sur sa trompette imaginaire et gagnait ou perdait aux cartes. Le portail est aussi grand que l'attente. Je me souviens peu de moi, mais beaucoup de l'attente. Pourquoi n'entrais-je pas tout simplement dans le bar, chuchotais à l'oreille de grand-père que le dîner l'attendait, que grand-mère Lucia était furieuse? Ne prenais-je pas son parti contre grand-mère Lucia, en attendant de la sorte? C'est un mystère. J'attendais. Et mes attentes me semblent héroïques aujourd'hui.
C'étaient des attentes pures. J'attendais par option. Tout simplement sans doute, pour permettre au temps de passer, parce que, à l'époque, chaque minute perdue valait un trésor.
Taïm is mani. C'est oncle Ernesto, mon oncle d'Amérique, qui a dit ça pour la première fois. Cela l'écoeurait, les rares fois qu'il rentrait en Italie, de voir ses compatriotes perdre le leur, en flânant sur la place du village, en rôdant autour du monument ou en s'enivrant dans les cantines et les bars. Cela l'écoeurait et le rendait triste à la fois. En Amérique, le temps se calculait au millimètre près. Il y avait, symétriquement, la poussière de charbon tapissant les poumons, millimètre par millimètre. A San Demetrio, chacun dépensait ses heures à sa guise. Moi, les miennes, je les offrais avec plaisir. J'étais petit et avais envie de grandir. Assis sur les marches du trottoir, je sentais s'allonger mes ongles et mes cheveux. Tout seul, j'avais le contrôle sur le temps, en compagnie des autres, je ne faisais que le subir.
Trois ans me séparaient de mon frère et de ses copains, trois ans et des poussières.
Combien de temps ai-je regardé les trois entrées, le bar, le salon de coiffure et le grand portail? Ce sont à nouveau les cloches familières qui me sauvent. Elles disent: il y a tant à voir encore, à reconnaître, ne reste pas là, planté comme la statue de Garibaldi. Viens plutôt revoir la maison. Te souviens-tu de la maison? Ta maison? Je longe l'église de la Madonna sans dévier le regard, prends le raccourci pour rejoindre le récréatoire, l'escalier qui coupe le virage, toujours sans regarder autour de moi. Puis c'est la pente qui passe à côté de notre jardin. L'orto, disait grand-père Claudio. Le paradis.
Mais le paradis n'est plus là que tronqué. Dans la partie haute, à la place des amandiers et des figuiers, il y a une maison, tandis que le côté qui donne sur le récréatoire est resté tel quel. Les pieds des vignes semblent vivants. Des squelettes vivants. Vivants et intacts. Depuis vingt ans, personne ne les a plus touchés. C'est bizarre. Pourquoi dit-on pied de vigne? Si elle avait vraiment des pieds, la vigne, serait-elle restée plantée là? N'aurait-elle pas suivi les jeunes du village, ma mère, ses cousins, ses amis? Il existe aussi le pied de la montagne, le pied de Santa Croce, le pied du Gran Sasso. Que de pieds, que de possibilités de départ! Tout ça, je me le dis sans m'arrêter devant la grille de ce qui reste du jardin.
Je me dis beaucoup de choses, tellement de choses que je ne m'en rends plus compte. J'oublie que je ne suis pas seul. Mais Sandra n'interrompt rien. Elle et Lucie découvrent le village dont je leur ai tant parlé et qui est si différent de ce que je leur ai raconté. Sans doute me prennent-elles pour un menteur. La statue de San Demetrio, par exemple, je la croyais dans l'église de la Madonna. Et aussi la Vierge Rouge. Nous sommes donc entrés dans l'église, avons attendu la fin de la messe et avons ensuite parcouru les nefs, jusqu'à l'autel avec l'enfant Jésus qui venait de naître. L'église s'est aussitôt vidée et le prêtre nous a dévisagés longuement. Je sais que vous n'êtes pas d'ici, a-t-il fini par dire, et pourtant quelque chose vous y rattache.
C'était la phrase que je cherchais depuis que nous avons mis les pieds dans le village.
Quand ai-je commencé à me parler? Que me suis-je dit, par exemple, quand nous avons garé la voiture devant la gare, à l'entrée de San Demetrio?

. . .à hauteur de la gare, non ce n'est pas encore la gare, malgré les enseignes lumineuses déjà allumées, des torrents de lumière multicolore, de part et d'autre de la route, une escorte aveuglante presque, alors que la rangée d'arbres, à droite, interminable depuis un moment, des troncs ceinturés d'une bande blanche, s'est brusquement interrompue, momentanément, pour continuer quelques mètres plus loin, une coupure préparée par le ralentissement de la voiture transformant peu à peu la ligne des arbres en arbres individuels, comptables, depuis que Sandra a demandé à son mari de ralentir, pour mieux voir le paysage qu'elle ne connaît que par ouï-dire, et pour ne pas manquer la petite gare dont il a tant parlé, une gare qui en a vu de toutes les couleurs, pendant la guerre surtout, une gare témoin de tous les départs, mais la gare ne vient pas encore, et Claude (faudrait-il dire Claudio?) accélère de nouveau, rendant aux arbres leur anonymat d'avant, jusqu'au ralentissement suivant qui en refait des troncs à part entière, un ralentissement précédé, cette fois-ci, d'un »c'est là?« de Sandra, suivi du coup de frein de Claude, du sursaut de la petite Lucie qui se réveille sur le siège arrière (faudrait-il dire Lucia?) et de la voiture qui recule pour se garer dans l'intervalle entre les arbres, juste au-dessous d'un panneau publicitaire, allumé lui aussi, sur un chemin blanc qui entre dans les champs et débouche sur une sorte de mas de campagne, une fermette solitaire sans grange ni étable, tassée, aplatie, rien qu'un rez-de-chaussée, dont la couleur ne se détache guère de celle des champs qui l'entourent, une île couleur de terre sale au milieu d'une campagne couleur de terre sale, la neige qui n'est plus de la neige, la boue qui n'est pas encore de la boue, et cette ligne de chemin de fer qui passe derrière, après avoir longé interminablement la haie d'arbres momentanément trouée, côtoyé fidèlement l'asphalte noir de la Nazionale, alors que Sandra ouvre la portière dans cet intervalle d'un arbre à l'autre, sous l'enseigne qu'on ne voit que si on s'arrête, a-t-on expliqué à Claude il y a un moment, lors de la pause essence à la station Agip, à la sortie de l'Aquila,
l'enseigne et son poisson avec au fond trois ou quatre lignes ondulées, l'eau ébauchée dans la lumière, une redondance se dit Claude, d'autant plus que la mer est loin d'ici, là et là derrière les montagnes, à l'autre pied des montagnes, faisant du pays une langue de terre, coincée par l'eau, chevauchée par la chaîne des Apennins, un couloir d'espoir qui avance vers le passé, puis, sur la pancarte, le R démesuré, suivi des autres lettres d'une taille beaucoup plus modeste, comme écrites à la main, un i d'abord qui coule dans un s, touchant à son tour la petite barre diagonale au pied d'un t, un o, un r et ainsi de suite, Ristorante, jusqu'au G majuscule du mot suivant, excessif lui aussi, puis un r qui ne lui est pas tout à fait rattaché, débouchant dans un i et deux l sans poitrine, deux simples barres quelque peu penchées se terminant sur un crochet à peine insinué, et enfin, comme pour rétablir l'équilibre, une bouteille, une fiasque plutôt, disproportionnée, la panse gonflée, le col court et mince, et tout autour des verres sans pied qui semblent danser une ronde, avec des couleurs doubles, émanant à la fois de l'électricité et du soleil couchant, se neutralisant mutuellement, une enseigne éteinte et allumée à la fois, le soleil à l'ouest, éclaboussant la nature d'une lumière rouge agonie, jouant un dernier tour aux objets avant de disparaître derrière les montagnes . . .




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