LES JOURNÉES LITTÉRAIRES
DE MONDORF

RENCONTRES BIENNALES QUI ONT EU LIEU
DU 17 AU 20 AVRIL 1997
Les participants 1997
Hédy Bouraoui - Casimiro de Brito - Huguette de Broqueville - Inger Christensen - Tatiana Chtcherbina - Livius Ciocârlie - Claude Michel Cluny - John F. Deane - Fernando Echevarría - Angela García - Juan Gelman - Vahé Godel - Arthur Haulot - Emile Hemmen - Judith Herzberg - Danielle Hoffelt - Jhemp Hoscheit - Lex Jacoby - Hanna Johanses - Jean Krier - Michael Krüger - Peter Kurzeck - Mohamed Magani - Valerio Magrelli - Cornel Meder - Félix Molitor - Hélène Monette - Daniel Múgica - Marie Nimier - Jean-Luc Outers - Ante Popovski - Fernando Rendón - Edoardo Sanguineti - Joachim Sartorius - Hansjörg Schertenleib - Wieland Schmied - André Simoncini - Jens Smærup Sørensen - Burkhard Spinnen - Margret Steckel - Elena Stefoi - Georges Thinès - Michèle Thoma - André Velter - Franck Venaille - Boris Visinski - Jean-Luc Wauthier - Waldemar Weber - Liliane Wouters - Joseph Zoderer.
L'Anthologie 1997
" Dialogues des littératures : Liberté et responsabilités de l'écrivain"
" Dialog der Literaturen : Freiheit und Verantwortung des Schriftstellers
304 pages / 19 EURO
commandes aux éditions phi
Ce qu'en dit la presse
Journées littéraires de Mondorf, édition 1997
Les auteurs à travers leurs textes
(Chronique bimensuelle de Frank WILHELM dans le cadre de l'émission Au Luxembourg, à la Radio socioculturelle, le lundi soir, à 22 h. 30. Diffusion du n° 49 : lundi 14 avril 1997.)
Contrairement à ce que j'annonçais dans ma dernière chronique, nous ne parlerons pas aujourd'hui des Pages de la S.E.L.F. - ce n'est que partie remise -, et nous suivrons l'actualité du moment. Nous allons donc nous intéresser à l'édition 1997 des Journées littéraires de Mondorf qui auront lieu du 18 au 20 avril prochains. Les organisateurs, à leur tête Jean Portante, viennent de publier aux éditions op der Lay et Phi un volume qui contient une véritable anthologie des cinquante auteurs invités. On y trouve des Européens de l'Ouest et de l'Est, du Sud et du Nord, des Canadiens, des Sud-Américains, des représentants de l'Asie et du Maghreb. Le Luxembourg, pays hôte, est représenté par dix écrivains, pas tous des nationaux d'ailleurs, ce qui est signe d'ouverture sur le monde. D'autre part, les organisateurs ont veillé à inviter d'autres confrères que pour l'édition 1995.
L'anthologie est bilingue, française et allemande, les textes étant au besoin traduits. Certains sont donnés dans leur langue originale, comme l'italien ou l'espagnol. Les traductions, qui permettent de mieux cerner la particularité de l'original, sont néanmoins de qualité assez inégale. Prose et poésie se tiennent à peu près la balance, de même que les textes très codés et ceux rédigés en une langue sans équivoque.
On sent une dissension assez importante entre deux types d'écrivains issus de sociétés diamétralement opposées. Les auteurs venant des pays de l'Est, traumatisés par la dictature du communisme et l'effrayante mauvaise foi de l'Occident prétendument libéral, et ceux venant de pays sud-américains ayant subi la tyrannie de régimes militaristes d'extrême-droite se rejoignent dans leur critique des systèmes coercitifs longtemps en place et plus ou moins tolérés, voire tacitement soutenus par le camp capitaliste. Ces auteurs font entendre, en gros, la voix des peuples opprimés, maintenus à un niveau matériel désespérément bas.
Le témoignage le plus critique vient de Livius Ciocarlie, professeur à l'Université de Timisoara, intellectuel austère qui règle ses comptes avec certaines tartuferies occidentales avant, pendant et après la chute du mur de Berlin. Ainsi, il parle de ses compatriotes exilés que l'on avait : marginalisés au nom d'un point de vue que l'on peut synthétiser en reproduisant cette phrase que Simone de Beauvoir a adressée à l'opposant russe Vladimir Boukovski en 1981 : 'Vous n'avez pas le droit de détruire les illusions des jeunes qui attendent beaucoup du socialisme'.
On voit l'ampleur du malentendu politique entre Europe du Pacte de Varsovie et Europe occidentale, que dénonce le compatriote de Ionesco et de Cioran. Chez tel Algérien, Mohamed Magani, en porte-à-faux dans un pays libéral mais étranger, l'amertume n'est pas moins grande : «Lorsque j'arrivai à Berlin en situation d'exilé de longue durée, malgré sa vie culturelle flamboyante et son été exeptionnel, il me fut difficile d'oublier la violence démentielle laissée derrière et de jeter à bas le poids de l'angoisse taraudante.»
Le continent africain noir n'est pas représenté directement dans l'anthologie par un écrivain, mais est tout de même illustré à travers la contribution effarante dans sa violence cérémonielle de l'auteure belge Huguette de Brocqueville. Une page de son roman inédit Amour et Massacres décrit une scène de boucherie cannibalesque, que l'on serait tenté de dire quotidienne et banalisée, au Zaïre. Extrait :
Antoine caresse sa machette. Alfred supplie. Ça se passe très vite. A peine le temps de voir. Le cerveau n'a pas la capacité de capter et de réagir, la machette coupe une main d'Alfred. Le sang gicle, la femme hurle, Cyprien tue la femme d'un coup dans la carotide ; les enfants voient le sang jaillir comme une source au printemps, une saignée rouge de l'orchidée sauvage au cri de la mère. Antoine tranche l'autre main d'Alfred.
Les écrivains représentant les pays prospères n'ont pas, ou plus cette approche combative, polémique de la littérature. Ils se sentent plutôt appelés à porter au fond d'eux-mêmes la torche de la quête de la vérité. Témoin, le poète belge Arthur Haulot :
Tout se ramène à toi
la première lueur de l'aube frémissante
le lourd secret des livres amassés et muets
le souvenir de mes amis, de mes parents,
les tout premiers frissons d'amour et de désir
et l'interrogation nourrissant ma conscience
Cette forme de poésie lyrique, au sens le plus individuel du terme, se rencontre sous la plume de nombreux Occidentaux. On la trouve aussi, associée à la lutte contre le temps qui ronge et les mots qui conservent, chez le Luxembourgeois Émile Hemmen, qui chante «le bruit du temps qui persiste sur notre peau» ou regrette que «l'hiver supprime l'heureux délire des hirondelles». Parfois l'idylle lyrique possible en Occident est interrompue, comme chez la Luxembourgeoise Danielle Hoffelt, par l'irruption de l'actualité, qui rétrécit le monde aux dimensions d'un écran de télévision :
brusquement c'est l'hiver
il a fait son entrée
en Yougoslavie
il creuse des rides sur les visages
et dans la terre
l'amour a vieilli
la faute fermente
Certains poètes prônent la libéralisation des moeurs, le dépassement des tabous religieux, moraux, sexuels. On trouve ce thème chez le Luxembourgeois Jhemp Hoscheit, auteur d'un roman inédit sur La Secte de Sisyphe, où un jeune héros, persuadé que le Meursault de Camus est vivant, déclare «finie l'époque où des parents puissants [ le ] tenaient en laisse». Le Luxembourgeois de langue allemande Jean Krier évoque le monde, par exemple Paris, sous forme de poèmes déambulatoires, fatrassiers, ponctuels et remuants où le sublime côtoie l'ordurier. Un fragment de poème de la Belge Liliane Wouters est consacré à un portrait de femme du peuple, exploitée, dupée, usée par le travail au service de la bourgeoisie et de l'Église, aliénée au milieu d'un univers qui se prétend libérateur.
L'écrivain grandi dans les démocraties occidentales lutte plus pour sa dignité que pour sa survie ou son confort matériel. Certains s'interrogent néanmoins, comme le Luxembourgeois Cornel Meder, sur les séquelles de l'occupation allemande et de la guerre dans leur enfance et leur génération. D'autres, comme la Française Marie Nimier, se penchent sur les problèmes éternels de la vie humaine, le mystère de la naissance par exemple, la métamorphose de la femme en mère. Thème qui est traité - chose rare dans ce recueil ultra-sérieux - sur un mode humoristique, presque loufoque, très belge finalement, par Jean-Luc Outers. Autre thème fédérateur, cosmopolite, traité par exemple par le Luxembourgeois André Simoncini : la petite enfance, paradis ou enfer ou les deux en même temps.
Beaucoup plus que son confrère précité qui se bat pour les déshérités de la terre en s'aidant des mots comme d'autant de fusils, l'écrivain du camp occidental se méfie des mots que les moyens médiatiques, la surenchère publicitaire ont dévalorisés. Pour le Luxembourgeois Félix Molitor, le projet existentiel consiste à :
Vouloir
écrire
comme pour décrocher
la lune au zénith
où tu pointes
ton doigt
Ces auteurs sont à la recherche de la pureté linguistique perdue, qui traduirait sans trahison leurs convictions les plus intimes. Ce langage est fortement teinté des métaphores et des métonymies, des ruptures de syntaxe et des licences stylistiques héritées du surréalisme. D'où, chez les poètes occidentaux, souvent, un hermétisme structurel et sémantique très poussé, en forte opposition par rapport à l'écriture très premier degré des écrivains engagés dans les luttes directement politiques. Nombreux sont également les textes, où l'auteur, entre autres le Yougoslave Boris Visinski, aborde les questions de la création artistique à travers une évocation de peintre au travail.
Bien sûr, en lisant certaines contributions on peut se demander si leur auteur a bien lu le fil conducteur des Journées littéraires qui lui était proposé : «Liberté et responsabilité de l'écrivain». Tous ont évidemment traité le sujet qui leur tenait à coeur, avec les moyens qui leur sont propres. Tous ne sont cependant pas des théoriciens de la critique littéraire. Qu'est-ce qu'il faut entendre par responsabilité de l'écrivain ? S'il s'agit par là d'une espèce d'obligation morale de juger le monde, la situation politique, les conditions socio-culturelles, certains auteurs seraient peu concernés par ces graves questions auxquelles on ne trouve, dans leurs écrits, aucune tentative de réponse. Peut-être qu'après tout, cette obligation d'ingérence, au moins mentale, n'est-elle qu'un faux problème. Qu'est-ce qui ferait d'un écrivain, d'un poète, d'un rêveur, un meilleur juge, voire un meilleur justicier que du commun des mortels, souvent naturellement porté vers des solutions pragmatiques et directement applicables ? Alors, la responsabilité de l'écrivain se situerait à un autre niveau, plus élevé, qui lui donnerait davantage de recul. Le propre de l'écrivain ne réside-t-il pas dans la nécessité où il se sent de répondre à une urgence, interne ou externe, mais ancrée au plus profond de lui, qui l'oblige à témoigner. A donner forme à des pensées, des interrogations, à canaliser des fantasmes d'insertion dans le monde, à rompre la loi du silence, à opposer le plein de la parole poétique au vide du discours quotidien. Sa responsabilité consiste alors à donner une cohérence linguistique à son univers mental, à rétablir des communications que la vie moderne, saturée de réseaux multimédiatiques et d'interconnexions numérisées, a abolies.
L'anthologie des Journées littéraires de Mondorf 1997, porte, elle aussi, témoignage et prend date des clivages qui traversent le pré carré où évoluent les manieurs de mots, les dompteurs d'images, les magiciens du rythme que sont les poètes qui, au chaos du monde, opposent la modulation de leur chant.
vers la poésie *
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