KILLING FIELDS
Les champs de l'obscène

78 jours de guerre
pour le Kosovo


Un livre de Gaston Carré


148 pages - ISBN 2-87962-112-7 - 14 EURO



commandes par e-mail



EXTRAIT


    Avant-propos

      Mars 1999. Le siècle s'achève, le millénaire aussi, qui prennent congé d'une Europe enfin pacifiée, quiète et replète, une Europe qui a désappris la guerre, inconçue et inconcevable, figure obscène du Mal, scandale et tabou.

      Certes, au Moyen-Orient la Terre promise est compromise, en Afrique, au Cachemire ou au Kurdistan des braises longtemps dormantes sont devenues ardentes, tandis qu'ailleurs des incendies nouveaux font rage, de l'Amérique latine à l'Indonésie en passant par le Caucase. Or ces guerres, qui se déroulent loin de nous, ne sont pas des guerres, mais d'obscures et inintelligibles fièvres tropicales ou himalayennes, écloses sur des lignes d'horizon trop excentrées pour interpeler notre âme et conscience. L'Europe, donc, filait un train torpide, boudée par l'Histoire et en vacance de Tragique.

      Le Tragique se rappela toutefois à notre souvenir, en 1992, temps de la Bosnie, massacres, charniers, foules sans feu ni lieu, foules européennes, blanches, errant à travers des vallées et des sillons aux allures de campagne lorraine. Il fallait agir, déterrer une fois encore la hache de guerre. Hélas, nous avions perdu l'usage du Mal, et nous fûmes tétanisés, paralysés par le retour de la barbarie, de sorte qu'on allait réagir trop tard et trop peu, et ne pas véritablement consentir à la guerre. Quelques bombes, un accord à Dayton, accord honteux, et basta.

      Vint le Kosovo. Vinrent surtout les hallucinants cortèges de réfugiés, vieillards en brouettes, femmes effondrées, enfants hagards. Et des trains ! Des trains de la déportation ! Schindler's List, en Europe, en 1999 ! Cette fois encore il fallait agir, et l'Europe, cette fois-ci, a agi. L'Europe? Vous et moi, qui avons approuvé le recours à la force, qui avons dit «ça suffit», qui avons désigné l'agresseur et l'agressé, nommé le mal et commandé l'antidote. Ainsi une Force alliée s'est déployée en Yougoslavie, dont nous avons voulu le principe sinon les moyens, les bombes sinon leurs cibles, et ce consentement à la force marque une page d'Histoire, elle aussi de retour.

      Il avait tort, Fukayama. L'Histoire n'est pas finie. Elle s'accélère même, et cette accélération nous fait grandir dans son sillage. Kosovo ou le temps de la maturité? Temps de l'adolescence plutôt, car la guerre que l'Otan a menée contre la Yougoslavie procédait encore, en partie, du simulacre, de sorte qu'il reste du chemin à parcourir, des chimères à solder, des tabous à briser pour réapprendre la guerre véritable, une folie certes, haïssable pour ceux qui la subissent et pour ceux qui la mènent, mais une folie nécessaire et salutaire quand la guerre est juste. L'intervention alliée en Yougoslavie fut une guerre juste, dont Jean-Claude Juncker était habilité à dire qu'il fallait la gagner.

      Ce qui suit est la chronique de Force alliée, 78 jours de «guerre», depuis le lancement du premier missile Tomahawk, le 24 mars 1999, jusqu'à la mise en oeuvre du plan de paix au mois de juin.

      C'est aussi un ensemble d'observations et de réflexions personnelles, qui tentent une approche de nos réactions, singulières et collectives, de nos fantasmes, de notre imaginaire face à la guerre.

      C'est enfin le compte-rendu des doutes, des hésitations, des hypocrisies aussi d'un journaliste confronté à un événement auquel il n'était pas plus qu'un autre préparé: la guerre du Kosovo, la barbarie, le sang et les larmes, retour du refoulé sur ce bout de terres européennes qu'aux heures les plus noires de la furie serbe on appela «Killing Fields».

    Crépuscule

      La nuit va tomber sur les Balkans. La nuit, en cette année 1989, a la rutilance dorée des icônes, et ses ténèbres frémissent au son des chants orthodoxes, psalmodiés par des popes qui d'un bout à l'autre de la Yougoslavie promènent les ossements de Lazare, prince serbe dont la décapitation, en 1389 au Champ des Merles, est la scène primitive d'un martyrologe inlassablement scandé par une nation qui s'apprête à écrire en lettres de sang l'histoire du XXème siècle finissant.

      Qu'est-ce que cette effervescence commémorative, et comment le fier peuple serbe en est-il arrivé à exalter ainsi la mémoire d'un chef de guerre mort il y a 600 ans?

      Les Balkans sont une gigantesque centrifugeuse, faite de frontières contestées, de peuples en quête d'identité, de communautés en état d'insurrection larvée, éléments instables d'une formidable mosaïque ethnique, idéologique et confessionnelle. Josip Broz Tito fut le ciment qui longtemps contint ces forces disparates, le système communiste fut la référence commune qui prévint toute hémorragie. Or Tito disparaît en 1980, la mosaïque explose et les héritiers du Maréchal vont ouvrir la boîte de Pandore des irrédentismes. C'est au Kosovo, d'abord, que les apprentis-sorciers vont épandre les ferments de la fièvre nationaliste.

      En juin 1989, donc, lors d'une nouvelle célébration du carnage de Kosovo Polje en ce Champ des Merles qui vit l'écrasement des chrétiens serbes par les troupes turques, un homme se pose en maître des cérémonies, excitant d'immenses foules par la promesse de «nouvelles batailles». Deux ans plus tôt, cet apparatchik aux dents longues affirmait déjà que plus jamais son peuple ne serait battu. C'est que la révolte gronde au Kosovo, province qui depuis 1974 est dotée d'un statut d'autonomie lui conférant une réelle mainmise sur ses destinées au sein de la fédération yougoslave, et les affrontements se multiplient entre majorité de souche albanaise et minorité serbe, dans un climat de suspicion généralisée où chaque camp accuse des pires desseins son vis-à-vis, la partie serbe en particulier se complaisant dans la diffusion de rumeurs postulant des massacres, des maisons brûlées, des femmes violées, des sépultures profanées. L'apparatchik s'emploie à jeter de l'huile sur ce feu couvant. A ce jeu-là il galvanisera tant et si bien ses compatriotes, mobilisés sur le thème du «réveil de la conscience serbe», qu'il sera élu président de la Serbie en juillet 1989. Son nom: Slobodan Milosevic. Son mot d'ordre: réunification des Serbes. Sa passion: le Kosovo, célébré comme «berceau historique» de la nation et déclaré en danger d'éradication au terme d'un effarant enchaînement de coups fourrés, de provocations et de manipulations, jusqu'en ce jour funeste de cette même année 1989 où Milosevic fait annuler le statut d'autonomie de la province.

      La Yougoslavie va brûler. Pour l'heure, c'est plus à l'ouest que se déclarent les premiers incendies. En Slovénie d'abord, où le feu sera vite éteint, puis en Croatie, puis en Bosnie, moment culminant d'un embrasement qui se soldera par la mort de plus de 200.000 personnes, par l'exode de millions d'autres.

    L'Otan aboie

      «L'Otan aboie mais ne mord pas». «Etudiant» à Bruxelles, où il étudie surtout les méthodes de la collecte de fonds pour ses amis de l'UCK, le Kosovar Djazi C. n'accorde guère de crédit aux menaces de l'Alliance atlantique à l'adresse de Belgrade. «Personne ne veut d'une indépendance du Kosovo, personne ne veut d'une Pristina sous administration albanaise. La communauté internationale craint aujourd'hui l'émergence d'une Grande Albanie comme elle craignait - ou prétendait craindre - la perspective d'une Grande Serbie. Maintenir le statu quo, fût-il payé au prix du crime, tel est l'objectif d'une communauté qui en 1999 comme en 1995 s'inclinera devant Milosevic». Djazi C. m'avait contacté au début du mois de janvier, exprimant avec beaucoup de candeur sa volonté de «faire du tam-tam pour secouer l'indifférence des Européens au sort de mon pays».

      Le 23 février, la Conférence de Rambouillet, tentative d'accouchement au forceps d'une conciliation serbo-kosovare, débouche sur l'acceptation par Belgrade du volet politique du projet d'accord, qui postule une période intérimaire durant laquelle les Kosovars, sous protection d'une force de l'OSCE - Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe - jouiraient d'une autonomie «substantielle». Refus, par contre, du volet militaire, qui prévoit le déploiement d'une troupe de 30.000 hommes aux ordres de l'Otan. La délégation kosovare souhaite consulter sa «base» et demande un délai de trois semaines. Le 18 mars, à Paris, seuls les Kosovars signent, tandis que la délégation serbe s'obstine dans son refus. C'est l'échec. «Nous sommes au point de non-retour», déclarent le ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine et son homologue britannique Robin Cook, parrains de la Conférence.

      Samedi 20 mars, au Kosovo, un interminable convoi de véhicules orange s'ébroue vers la Macédoine: l'OSCE procède à l'évacuation des 1400 «vérificateurs» en poste depuis octobre 1998 dans la province serbe. Dans la banlieue de Pristina, ce convoi croise une colonne gris-vert, faite de jeeps, de blindés et de transporteurs de troupes: l'armée yougoslave va prendre position. Les capitales occidentales convient le personnel de leurs ambassades à s'exiler sous des cieux plus cléments.

      Je me souviens d'une réunion de l'Otan à Luxembourg, les 28 et 29 mai 1998. Il y est question de la crise du Kosovo. Les ténors de l'Organisation nous assurent qu'on ne laissera pas dégénérer le conflit serbo-kosovar en un brasier tel qu'on l'avait connu en Bosnie, de 1992 à 1995. Vraiment?

      Le recueil de l'information, lors de ces grand-messes diplomatiques, s'opère à trois niveaux d'approche, où se déploient à leur tour ce que j'appelerai les trois spirales de la vérité.

      Niveau 1. C'est le patron même de l'Otan, Javier Solana, qui s'exprime devant les journalistes: «Nous sommes parvenus à une large concordance de vues. L'Otan examine attentivement les différentes solutions envisageables etc. etc...». C'est le niveau de la rhétorique pure, et la spirale du vide.

      Niveau 2. C'est le chef de la diplomatie luxembourgeoise qui s'adresse à un comité restreint de journalistes autochtones. Monsieur Poos, qui fait montre d'une façon très onctueuse, très caressante d'activer la fibre de la collégialité - nous sommes ici entre nous, j'étais moi-même journaliste, je suis des vôtres - s'emploie à ne pas décevoir cette connivence supposée en nous distillant une information plus substantielle. Intervention de l'Otan au Kosovo? - «On s'y prépare». C'est déjà mieux.

      Niveau 3. C'est le niveau des contacts informels. On parcourt les coulisses, le nez au vent, et l'on glane des bribes d'information auprès d'officiels de second rang, de collègues bien informés, de représentants de l'état-major de l'armée luxembourgeoise. Et c'est là, au niveau 3, qu'on commence à comprendre. Que l'Otan, cette fois-ci, pourrait bien frapper, en effet. Nul ne l'affirme explicitement, mais le recoupement d'allusions et de suggestions à mi-mot le corrobore: l'Alliance va intervenir!

      Rares étaient ceux qui avant le week-end des 20 et 21 mars auraient parié sur une intervention militaire de l'Otan. Or voilà que la tension est à son comble, que ça et là se manifestent les signes annonciateurs d'une action imminente. Pesant au plus juste les mots qu'il va prononcer, le chef de la diplomatie française affirme que la perspective de frappes aériennes est «bien réelle», tandis que Jacques Chirac déclare que «le président Milosevic porte l'entière responsabilité de la situation». Le sceptique Djazi C. s'est-il trompé?

      «La seule manière de refouler (les Albanais) est la force brutale d'un pouvoir d'Etat organisé... Pour réaliser un transfert en masse, la première condition est la création d'une psychose appropriée. Un moyen que la Serbie a employé de manière très pratique après 1878 consiste à mettre le feu furtivement à des villages et à des quartiers de villes albanaises... Il ne faut pas commettre l'erreur de transplanter seulement les pauvres; la couche moyenne et aisée constitue la colonne vertébrale de tout peuple et c'est elle qu'il faut persécuter et transplanter... Quand on aura créé la psychose de l'évacuation, il faudra faire tout son possible pour évacuer des villages entiers». Extrait de «L'expulsion des Arnaoutes» (Albanais), mémoire rédigé en 1937 par Vaso Cubrilovic, professeur de philosophie à Belgrade.

      Retour au Kosovo, donc, escamoté au regard du monde par les volutes de fumée venues du nord-ouest, de la Slovénie, de la Croatie puis de la Bosnie, jusqu'au mois de décembre 1995 où les accords de Dayton éteignent les brasiers croates et bosniaques mais ignorent le feu qui couve dans la province serbe. C'est là, désormais, que va se poursuivre le grand oeuvre de «transplantation» ethnique cher à Cubrilovic.

      Une fois annulé, en 1989, le statut d'autonomie du Kosovo, l'état d'urgence y fut décrété, des dirigeants albanais ont été incarcérés et les affrontements se sont multipliés jusqu'en 1990, causant la mort d'une centaine de personnes, tandis que la fermeture des écoles, l'exclusion des professeurs et la suppression des médias albanophones ont installé un véritable régime d'apartheid.

      Réponse à la répression serbe, une «République du Kosovo» fut proclamée en septembre de cette même année 1990, dans le sillage d'un référendum clandestin animé par l'écrivain Ibrahim Rugova, dont l'appel à la résistance passive ramène un calme relatif.

      Jusqu'aux premiers mois de 1996, au lendemain donc de la signature de Dayton. Comme pour assurer une continuité du drame balkanique, la violence sévit alors de plus belle, cosignée cette fois par une «Armée de libération du Kosovo» (UCK) qui, refusant la voie pacifique prônée par Rugova, commet des attentats à la bombe et des exécutions de policiers serbes. C'est l'escalade: la répression est sans pitié, les forces de l'ordre serbes ripostent et, prenant le contrôle de villages et de hameaux, provoquent la fuite de milliers de Kosovars de souche albanaise. Le 5 mars 1998 les Serbes attaquent le village de Prekaz, tuent Adem Jashari, un chef de l'UCK, et cinquante de ses hommes. C'est la guerre.

      En septembre, une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies lance un avertissement à Belgrade, qui contient la menace implicite d'un recours à la force, tandis que l'Otan émet un «ordre d'activation» de ses forces militaires, bientôt suspendu après un retrait de la soldatesque serbe et le déploiement au Kosovo des vérificateurs de l'OSCE, produits d'un accord obtenu à Belgrade par l'émissaire américain Richard Holbrooke. Or Milosevic fait bientôt revenir par la fenêtre les janissaires partis par la grande porte. Le 16 janvier 1999, les agents de l'OSCE découvrent un charnier en lisière du village de Racak: 45 Albanais sauvagement tués, exécutés à bout portant, mutilés et défigurés. William Walker, le patron de la mission, parle de «crime contre l'humanité».

      Dimanche 21 mars. Le ton monte encore. Wesley Clark, général US en charge du commandement en chef des forces alliées en Europe, se fend d'une déclaration aussi martiale que comminatoire: les frappes de l'Otan ne seraient pas «l'affaire d'une bombe ou deux». Le jeu demeure cependant ouvert, et chacune des parties émet des signes contradictoires: les Etats-Unis exhibent à la fois leurs muscles et leurs réticences à s'engager dans une équipée militaire à haut risque; la Serbie annonce qu'elle se battra jusqu'à la dernière goutte de sang tout en prévenant qu'elle ne tolérera nulle action de représailles à l'endroit des étrangers encore présents sur son territoire.

    La guerre des nerfs

      C'est la guerre des nerfs. Les opinions publiques comptent les points, les téléspectateurs programment leurs magnétoscopes pour un éventuel remake de «Desert storm live on CNN»; je taille mes crayons. Crayons pour noter que la crise actuelle n'a pas acquis, à ce stade, la lisibilité de la «guerre du Golfe». Si la Serbie offre une première grille de lecture avec la figure-repoussoir de Slobodan Milosevic, investi de la fonction allégorique dévolue hier à Saddam Hussein, les tenants et possibles aboutissants de la question kosovare demeurent opaques à une opinion publique découragée par la complexité des querelles balkaniques.

      Et cependant l'opinion frétille: une action se prépare, il y aura guerre peut-être, et le cas échéant il faudra ne pas en manquer le film. Il sera toujours assez tôt alors pour déchiffrer sa genèse, son casting et son scénario. D'emblée la guerre est anticipée comme une fiction, produit d'un traitement cathodique. La fortune que connaissent les «reality-show» a consacré le paradoxe d'un processus qui prive de toute réalité les matériaux mêmes qu'il prétend prélever sur le réel. L'escalade de la situation au Kosovo est vécue, à la lettre, comme un suspens - temps suspendu et sans histoire, voué seulement à nouer et dénouer une tension nerveuse qui occulte plus qu'elle n'atteste son objet.

      Lundi 22 mars. Richard Holbrooke est à Belgrade. Maître d'oeuvre, en 1995, de la convention qui mit fin au carnage bosniaque, ce digne héritier de Kissinger s'emploie à une ultime tentative de médiation. Bill Clinton déclare cependant que les Serbes ont d'ores et déjà franchi «la ligne rouge». Les Albanais du Kosovo, quant à eux, franchissent la vallée de la Drenica. Milosevic avait renforcé ses troupes au Kosovo à l'heure même où ses émissaires négociaient en France, et les premières salves d'artillerie retentirent alors qu'à Rambouillet l'encre de l'accord unilatéralement signé par les Kosovars n'avait pas encore séché. Très vite des colonnes de fugitifs se répandent à travers cette vallée qui fut un haut-lieu de l'insurrection albanaise, en une fuite éperdue devant l'avancée de la soldatesque serbe. Celle-là, on l'a vu, n'a pas même attendu le départ des derniers vérificateurs de l'OSCE, qui vérifièrent alors que des convois de blindés évoluaient sans vergogne dans les sillons tracés par leurs propres véhicules. Pour bien souligner que la mission de l'OSCE était désormais caduque, les douaniers serbes ont invalidé les visas des partants.

      Mardi 23 mars. Envoyé spécial du quotidien Libération, Didier François relève à Pristina un «signe qui ne trompe pas»: plus un seul véhicule tout-terrain n'est à louer dans le chef-lieu du Kosovo, et les grosses berlines allemandes ont disparu du centre-ville. Où sont passées les Mercedes, Audi et BMW? Au sud. Car la bourgeoisie locale, qui a humé l'odeur de la poudre annoncée, a pris la route en direction de la Macédoine ou, pour les plus fortunés, de la Grèce, pour des vacances pascales anticipées.

      Par ailleurs, François observe ce paradoxe apparent: plus se précise la perspective de frappes contre la Yougoslavie, plus s'affaisse le moral de la communauté albanaise au Kosovo. Pourquoi? Parce qu'elle est confrontée à une population serbe largement minoritaire, certes, mais armée dans la tradition des milices populaires chères à Tito et visiblement impatiente d'en découdre avec des Albanais qu'elle s'apprête à faire payer au prix fort une éventuelle action militaire de l'Alliance atlantique. «Dans mon quartier, raconte un étudiant, tous les Serbes sont réservistes de l'armée. Chaque soir ils rentrent du travail le pistolet à la ceinture, la mitraillette à l'épaule. Si l'Otan les bombarde et qu'ils décident de nous tuer, nous ne pourrons pas nous défendre, car nos fusils de chasse ont été confisqués l'année dernière».

      Sombre prémonition. La violence, d'ailleurs, s'est déjà abattue sur Pristina, les fauteurs de troubles se recrutant dans chacun des deux camps en présence. Dimanche soir quatre policiers serbes ont été exécutés par une rafale d'armes automatiques dans un quartier albanais de la ville, tandis que les forces serbes ont lancé une vaste offensive contre les fiefs de l'UCK, provoquant la fuite de milliers de Kosovars albanais. Le parlement fédéral de Belgrade vote une résolution s'opposant à tout déploiement de troupes étrangères en Yougoslavie, et le gouvernement proclame un «danger de guerre imminent». Dans la capitale serbe les ambassades des Etats-membres de l'Otan font déposer leurs clés sous les paillassons. Entre-temps, le Conseil de l'Otan a étendu la délégation de pouvoirs accordée en début d'année à son Secrétaire général Javier Solana. Cette extension l'habilite à engager des frappes sur la défense anti-aérienne et, aussi, sur les forces armées serbes. Au rebours de l'impéritie que les railleurs ne cesseront de reprocher à l'Alliance, il y a là un indice qui atteste qu'elle avait prévu d'emblée qu'elle ne saurait se contenter de détruire les seules batteries de missiles SA-6 de la machinerie sol-air serbe.

      En Europe, Paris, Bonn, Londres et Rome sont sur la même longueur d'ondes, saturées par d'intenses communications téléphoniques entre Jacques Chirac, Gerhard Schröder, Tony Blair et Massimo d'Alema. Les quatre pays sont membres du groupe de contact pour l'ex-Yougoslavie, qui par ailleurs comprend les Etats-Unis et la Russie. Le chancelier allemand pour sa part représente l'Union européenne en son entier, dont il assure la présidence tournante. Le concert des nations à l'unisson? Non, car une fausse note majeure retentit au-dessus de l'Atlantique: le Premier ministre russe Evgueni Primakov, en vol pour une visite officielle à Bill Clinton, fait effectuer un demi-tour à l'avion qui le transporte. Les alliés sont rattrappés par une opposition russe à l'intervention militaire contre les «frères» serbes, qu'ils ont cru pouvoir contourner en prenant le risque, considérable, de ne pas solliciter un aval du Conseil de sécurité de l'ONU, qui eût inéluctablement buté sur un veto de Moscou et de Pékin. L'impromptu aérien sur l'Atlantique marque l'instant inaugural d'une crispation russe qui fera planer sur l'Occident les nuages les plus sombres qu'il ait connu depuis la fin de la guerre froide.

      Richard Holbrooke, pendant ce temps, revient de Belgrade. Bredouille. Milosevic s'est montré intraitable, et l'artisan de Dayton s'en va annoncer à Javier Solana que sa «tentative de la dernière chance» a échoué. Que se passait-il dans l'esprit de cet homme qui, à l'instant où il quittait le tarmac de Belgrade, savait de toute évidence les conséquences qu'entraînerait cette annonce?

      Il est 23 heures. S'exprimant à Bruxelles, Solana fait une déclaration qui sera gravée en lettres d'acier dans les manuels d'histoire. «Je viens de donner instruction au commandant suprême des forces alliées en Europe, le général Wesley Clark, de lancer des opérations aériennes en République fédérale de Yougoslavie. Tous les efforts entrepris pour parvenir à une solution politique négociée à la crise du Kosovo ayant échoué, il n'y a plus d'autres solutions que de recourir à l'action militaire».

      Et d'ajouter, dans un même souffle, ce stupéfiant déni de ce qu'il vient lui-même de proférer: «L'Otan ne fait pas la guerre à la Yougoslavie».

      Stupéfiant? Symptomatique, plutôt, des contradictions qui habitent l'Espagnol, et caractéristique de l'inconscient collectif de son temps. Je me souviens de Solana s'exprimant lors d'une réunion de l'Otan au Luxembourg. Je me souviens du moment où il parcourt avec son état-major les vingt mètres qui le séparent de la tribune: l'allure d'un prof de philo des années 70, affable quinquagénaire à la silhouette de jeune homme, lunettes d'érudit et barbichette d'agitateur, que j'imaginai flanqué de gros bras uniformés l'escortant au commissariat pour interrogatoire au motif de quelque distribution de tracts prohibés.

      En 1963, l'étudiant Javier est expulsé de l'université de Madrid pour «activisme antifranquiste» et... «convictions antimilitaristes»! Appelé au gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez, il s'opposera résolument à l'adhésion de l'Espagne à l'Alliance atlantique. En 1995, lorsqu'il en prend la tête, cet hidalgo qui, enfant, se voulait «savant ou conducteur de tramway», déclare qu'il ne lui serait jamais venu à l'idée de devenir ainsi le Secrétaire général du bras armé de l'Occident.

      Quatre ans plus tard, Javier Solana s'en va en guerre. Une guerre à laquelle ni lui ni l'Occident ne sont préparés.



commandes par e-mail

retour homepage * collection essais