
UN MIROIR AUX ALOUETTES
Petit dictionnaire de la pensée nomade
Un essai de Corina Mersch
208 pages - ISBN 2-87962-107-0 - 19 EURO
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TABLE DES MATIERES
Préface de Jean Portante: Lecture première
Avant-propos
Tribulations
1. Comment le métèque devient apatride :
voyager avec Cioran
2. Comment le métèque devient nomade :
voyager avec Derrida
Un pays de Cocagne et ses complexes
Chemin faisant
Aller simple
Babel (la langue volée)
Banlieues (zones, marges, lisières)
Cambuse (tour d'ivoire, angle mort,
voyage immobile)
Clinamen (inclination, déclivité, décalage)
Descente aux Enfers
Destinerrance
Entre-deux (le pas suspendu de la cigogne)
Frontières (bords, bordures, parages)
Galop (cavalcade, marathon, course poursuite)
Gares (départs, arrivées, escales)
Hospitalité (Cosmopolitisme vs. Xénophobie)
Italie intercalaire (vertige et nostalgie)
Juifs errants (exilés, apatrides,
êtres-tenus-à-distance)
Labyrinthe/ Miroir (aux alouettes)
Naufrage (prémédité)
Odyssée
Ouverture (petit combat pour l'accès à la mer)
Promenade (flânerie, vagabondage)
Rêve (américain)
Traversées
Villes (fourmilières)
Manifeste pour la pensée nomade :
voyager avec Pierre Joris & Jean Portante
EXTRAIT
Préface de Jean Portante
Lecture première
Quel regard le voy(ag)eur pose-t-il sur ce qu'il voit, si ce n'est celui, double, du départ et de l'arrivée, indéfiniment double, alimenté et alourdi qu'il est par tant de chemin parcouru, par tant de points d'intersection que la rencontre du temps et de l'espace lui offrent, non pour le remercier, mais simplement pour être? Les fruits que, tel le nomade préhistorique, il ramasse en passant, sont comme des photos qu'aujourd'hui on prend pour permettre au lieu de se faire mémoire d'image, à l'instant de devenir durée de souvenir. Assis éphémèrement à de tels croisements définitifs, il - dans ce cas-ci c'est « elle » - a nécessairement l'oeil vagabond, libre. Et double.
Corina Mersch, on le sait, est « regardante » par choix, donc par nécessité. Sa traversée du rideau de fer, celle qui l'a fait atterrir provisoirement au grand-duché, est toute proche de celle, mythique, du miroir. A ceci près que la porte d'entrée s'est, entre-temps, effacée, et avec elle l'obstacle qui l'obturait, si bien que ses retours vers le point de départ, la Roumanie en l'occurrence, n'arrivent plus à se charger ni de tragédie ni de nostalgie, faisant d'elle une nomade sans chemin en quelque sorte, partant d'un point a vers un autre point a, comme si partir et arriver se sup(er)posaient. La voilà, faisant le guet, juchée sur un point double, avec deux temps, deux lieux, deux langues, et un double regard.
Deux est donc un minimum pour celle qui, comme Ulysse, a fait un long ou court voyage. Mais deux, n'est-ce pas aussi le nombre le plus cruel? Le nombre qui met de la distance dans les choses? Qui condamne à l'éternel aller retour? Et pourquoi doit-il mettre deux langues dans la bouche de qui se déplace? Faut-il vraiment à tout prix, quand le miroir a disparu, garder une trace de la traversée? Comme s'il s'agissait de forcer le passeur à jouer au clandestin, à l'exilé.
Et quand je dis jouer, je me réfère peut-être au théâtre. Or, la scène - littéraire dans ce cas-ci - qui, devant Corina Mersch, se dresse, ce que notre pays lui montre, est, contrairement à celle qu'elle a laissée derrière elle, en Roumanie, encore vierge en quelque sorte. Comme si personne ne l'avait encore regardée. Comme si personne n'avait encore osé poser un vrai regard sur elle. Comme si personne n'avait encore su entrer en elle par effraction. Quelle aubaine pour la nomade: tout ce qu'elle voit est première vue. Tout ce qu'elle lit, première lecture. Nomade, comme Colomb découvreuse, parce que ce qui est regardé l'est à son tour pour la première fois. Deux à nouveau. Deux premières fois. Avec, de l'une à l'autre, cette ligne volontairement ondulée et, déambulant sur elle, cette funambule munie d'un regard tout neuf pour un objet, pour elle, tout neuf.
Et c'est là que commence l'aventure. Pour celui qui, comme moi, lecteur cette fois-ci, la regarde regarder, ouvrir les livres que j'écris, ouvrir ceux que mes amis écrivent. Comme si une main nomade nous tendait un miroir. Nous voilà à notre tour accrochés à une autre ligne qui de lui va vers nous, non pour nous permettre de nous y (ad)mirer, mais pour nous éloigner, nous distancier de nous-mêmes, nous faire sortir de notre petite peau, afin de nous livrer au grand regard passant, peut-il en être autrement, par Cioran, cet autre regardant regardé, compatriote de surcroît, troqueur de langues, ou par Derrida, le nomade sachant changer en or ce que son oeil passager touche.
Comme dans ce rêve de Lewis Carrol où l'on rêve que quelqu'un est en train de rêver que l'on rêve, je lis, dans ce livre, qu'on me lit, qu'on lit ce que je lis. Et on y écrit même ce que j'écris ou ce que ceux qui m'entourent écrivent. Mais il y a, entre ce que moi ou mes amis écrivons et ce qui y est écrit, comme un voile qui fait que ce que je lis ou que nous lisons n'est pas identique à ce qui est lu par celle qui écrit. Car le miroir que Corina Mersch nous tend, s'il n'est pas déformant, n'en est pas moins (frag)menteur. A tel point que, soudain, comme par magie, tout ce que nous avons écrit, nous, c'est-à-dire Félix Thyes, Paul Palgen, Edmond Dune, José Ensch, Anise Koltz, Pierre Joris, Guy Rewenig, Lambert Schlechter, Nico Helminger, Jean Sorrente et moi, auxquels il faut ajouter Cioran, Derrida, Kerouac, Ginsberg ou Manguel & Guadalupi, n'est en fait qu'un seul territoire. Un territoire autre que la somme des nôtres. Où l'on passe d'un lieu à l'autre comme s'il n'y avait ni portes ni frontières.
Cela me rappelle le cut up de Burroughs. Je vois Corina Mersch, une paire de ciseaux dans la main, couper des pans entiers de livres, les enfouissant comme Tzara dans un chapeau haut-de-forme, et les retirant pour les agencer, comme le hasard l'a voulu, pour en faire le livre que voici. A ceci près, que le hasard est de prime abord aboli par ce coup de dés pas aléatoire pour un sou, car Corina Mersch est une architecte-araignée construisant minutieusement sa toile, entremêlant méticuleusement les fils gluants et ceux qui ne le sont pas, ne se prenant jamais à son propre piège aux alouettes, attirant vers elle et donnant à voir, d'une manière insolitement inédite, ce qui chez nous s'écrit et se donne à l'écriture de son livre à elle.
Mais attention: Corina Mersch ne dit pas « livre ». Comme si elle ne voulait pas faire partie de la tribu de nomades auxquels elle tend son miroir, nomades se donnant la main à travers le temps et l'espace, traversant ensemble passerelles, ponts, détroits, océans et tunnels, intercalant naufrages et escales, dans un incessant galop « jusqu'au point qui touche aux métaphores ». Non, elle ne dit pas « livre », mais: « dictionnaire ». Or, qu'est-ce un dictionnaire, sinon la somme de tous les livres écrits et à écrire?
La voilà tout de même prise au piège, collée au plus gluant des fils de sa toile. On n'observe pas impunément une course, un déplacement, une dérive. Même si c'est un aller simple. Le voyeur et le vu se meuvent sur deux rails tragiquement parallèles. Et simulent ainsi l'insoutenable paradoxe de la sédentarité. Comme l'homme qui tourne sur la Terre qui tourne et ne devient nomade qu'en restant cloué sur place. Ce n'est qu'à ce prix-là, en effaçant le chemin qui de celui qui bouge va vers celui qui est figé, qu'un livre comme celui-ci peut se faire. Et ce n'est encore qu'à ce prix-là, en effaçant cet autre chemin qui va de la lecture à l'écriture, en faisant une lecture qui écrit et une écriture qui lit, que Corina Mersch parvient, à armes égales, non seulement à parler de notre littérature, mais à s'y insérer.
Avant-propos
Le 12 juillet 1966, Cioran note ceci dans son journal : « J'ai raconté tout à l'heure au téléphone à Fred Brown que si on supprimait les cartes illustrées il n'y aurait plus de tourisme, les gens ne voyageant que pour pouvoir envoyer des salutations à ceux qui ne peuvent pas bouger. » Les pages qui suivent ont été écrites dans l'idée d'infirmer cette boutade. Au Luxembourg comme ailleurs, les gens larguent les amarres pour combler, avant toute chose, leur désir d'« envoyage », dont parle Derrida. Bouger - dans n'importe quelle direction - permet de s'offrir un degré de lucidité supplémentaire. S'éloigner de soi-même pour mieux s'observer. Avant d'être un espace de découverte, le voyage se construit sur un principe de fuite : sa trajectoire dépend, très souvent, de la nécessité de quitter un lieu - concret ou mental - devenu trop familier. Le départ en soi importe alors plus que la destination.
Qu'est-ce qui pousse les flâneurs, les vagabonds, les apatrides à tourner, à l'instar de Cendrars, « dans la cage des méridiens comme l'écureuil dans la sienne » ? Qu'est-ce la vocation nomade ? Jean Portante en donne peut-être la meilleure définition dans son livre sur « l'autre Amérique », celle de Ginsberg et de ses amis : « Vitesse et sexe, les deux rails résumant la vie de Neal Cassady. (...) Un écrivain qui était la littérature, qui la vivait au lieu de l'écrire. Personnage de roman grandeur nature. » Sa devise ? La route donc, « la route du saint, la route du fou, la route en arc-en-ciel, la route débile, n'importe quelle route. C'est une route nulle part pour n'importe qui, n'importe comment », dirait de lui, le métamorphosant en Dean Moriarty, la plume de Jack Kerouac.
Le vrai nomade sait conférer aux paysages qu'il arpente une dimension légendaire. Ce petit dictionnaire esquisse plusieurs mythologies subjectives basées sur un répertoire des lieux - réels ou imaginaires - visités par les écrivains luxembourgeois : de Félix Thyes à Guy Rewenig, en passant par Paul Palgen, Edmond Dune, José Ensch, Nico Helminger, Pierre Joris, Anise Koltz, Jean Portante, Lambert Schlechter ou Jean Sorrente.
Si le travail du cartographe s'accompagne, parfois, du commentaire sociologique, c'est parce qu'en suivant les isoglosses de l'errance et de l'exil, on peut déceler les complexes et les atouts d'une culture mineure confrontée à une culture majeure. « Etre Français est une évidence », soupire Cioran. « On n'en souffre ni on ne s'en réjouit ; on dispose d'une certitude qui justifie la vieille interrogation : " Comment peut-on être Persan ? " ». Le paradoxe d'être Persan - en l'occurrence Roumain ou Luxembourgeois - est, aux yeux du métèque installé place de l'Odéon, « un tourment qu'il faut savoir exploiter, un défaut dont on doit tirer profit ».
A travers cette mosaïque de citations commentées, nous suggérons une hypothèse de travail: d'un voyage à l'autre, les écrivains du Grand-Duché découvrent, comme possible mythe fondateur de leur littérature nationale, la dérive. Les racines portables pour oublier le vacarme de Babel. La pensée nomade pour s'affranchir du miroir aux alouettes. Entre deux escales définitivement provisoires, le nouvel Ulysse des temps modernes apprend à résister aux charmes d'une Melusine qui tâche vainement de le plonger dans les eaux dormantes du Pays de Cocagne.
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