REGIME LINGUISTIQUE ET CREATION LITTERAIRE
AU GRAND-DUCHE DE LUXEMBOURG
Par sa situation géographique et son passé, où il était souvent exposé aux convoitises des grandes puissances européennes, le pays aujourd'hui minuscule et néanmoins prospère a été amené à opter pour le plurilinguisme, régime qui engendre une typologie littéraire des plus complexes.
C'est dans un milieu un peu étroit, provincial, apparemment encore très dix-neuviémiste qu'il faut voir la question des langues au Luxembourg. C'est pour des questions vitales que les Luxembourgeois sont devenus polyglottes au fil du temps, car l'ancien Duché de Luxembourg, puis Département des forêts a connu de nombreux occupants, certains de langue allemande, d'autres de langue française. Mais le français était depuis le Bas Moyen Âge la langue de la Cour, de la diplomatie, de la Justice et de l'administration, qui n'avaient recours à l'allemand que dans leurs contacts avec le bas peuple. Le français était d'emblée une langue réservée aux usages nobles, solennels, qui n'était parlée par le peuple que dans deux quartiers de l'ancien duché que le Luxembourg allait perdre en vertu de traités internationaux : le Luxembourg français (Paix des Pyrénées en 1659) et le Luxembourg belge (partage de 1839). Depuis, ce qui reste du grand-duché, c'est le quartier naturellement germanophone (ou : dialectophone). Cependant, même la terreur nazie (1940-1944) n'est pas arrivée à éradiquer durablement la part francophone et francophile de l'identité nationale.
En 1843, la bourgeoise luxembourgeoise, côtoyant les forces prussiennes qui occupaient la forteresse de sa capitale, s'est donné légalement un régime linguistique et scolaire dont les principes fondamentaux sont toujours en vigueur. L'enfant est d'abord scolarisé en allemand, mais au fur et à mesure des différentes classes du lycée, le français s'impose comme langue véhiculaire. Loin d'être la langue réservée à la bourgeoisie, comme au XXe siècle où hommes d'affaires, membres de professions libérales et hauts fonctionnaires l'écrivaient dans leurs bureaux et le parlaient jusque dans leurs familles, le français est aujourd'hui devenu, du fait de la très forte présence en Luxembourg de résidents et frontaliers francophones ou d'origine latine, une langue minimale de communication orale, voire d'intégration sociale. Depuis quelques années, le luxembourgeois est utilisé de plus en plus souvent comme langue parlée, voire écrite officielle, et commence seulement à être enseigné méthodiquement. Une loi, votée par la Chambre des Députés en 1984, a entériné le régime linguistique de fait en prévoyant l'emploi administratif et judiciaire du français (avec une primauté certaine pour le droit et la législation), de l'allemand et du luxembourgeois.
Paradoxalement, le plus petit pays de l'Union européenne ne possède pas une, mais trois littératures, qui ont recours à ces trois langues d'usage courant. L'emploi d'une langue littéraire impose également à l'auteur luxembourgeois un certain choix culturel, soit qu'il veuille se conformer aux limites de la koinè pratiquée par tous les autochtones sans exception, un dialecte francique-mosellan de l'ouest élevé au statut de "langue nationale" par la loi de 1984 (avec une orthographe mi-étymologique, mi-phonétique), soit qu'il veuille s'inscrire, par un effort d'adaptation cosmopolite, dans le vaste contexte de la germanographie ou de la francographie. C'est à partir du premier quart du XIXe siècle, alors que le "Gibraltar du Nord" selon l'expression du général républicain Lazare Carnot, était toujours un important enjeu politique et militaire pour les pays voisins, qu'apparaissent les premières publications dans les trois langues. Le premier livre en allemand, la plaquette poétique Rudolph und Adelhaid, de Louis Marchand, sort en 1826 à Luxembourg ; le premier livre en luxembourgeois, le recueil poétique E' Schrek ob de' Lezeburger Parnassus, d'Antoine Meyer, y est publié en 1829 ; le premier livre en français, le roman Marc Bruno. Profil d'artiste, de Félix Thyes, est édité à Bruxelles en 1855. Après l'accession à l'indépendance, en 1839, les Grand-ducaux ont pu se forger lentement une conscience nationale, à l'éclosion de laquelle leur production littéraire tripartite n'est pas étrangère.
La plus fertile des trois littératures luxembourgeoises, la plus accessible au public habitué à la presse grand-ducale majoritairement germanophone, est assurément celle en langue allemande, fortement concurrencée depuis quelque dix ans par la littérature en langue luxembourgeoise qui connaît un essor considérable grâce à des romanciers de talent, grâce aussi à un réflexe nationaliste dont il faut sans doute chercher l'origine parmi les craintes diffuses qu'inspire l'unification européenne. La littérature luxembourgeoise d'expression française, dont la seule existence dans un pays plus proche de la germanophonie tient du miracle, est la plus modeste pour ce qui est de la quantité des publications, mais présente un intérêt certain du point de vue de la créativité, dans la mesure où la pratique du français, et du projet de civilisation qu'il implique, permet de s'affranchir du modèle allemand ressenti parfois comme envahissant. L'écrivain luxembourgeois, qui s'exprime souvent en plusieurs langues, se livre à un délicat exercice d'équilibre entre germanité et francité : c'est le fondement même de la granducalité littéraire.
Actuellement commencent à se dessiner les linéaments d'un nouveau paysage littéraire luxembourgeois, d'une nouvelle conception de l'écriture où celle-ci devient son propre enjeu, comme nous l'apprennent les auteurs contemporains dans les trois langues. Mais pour un si petit pays, dont le public littéraire potentiel se scinde en trois aires linguistiques et dont les traditions intellectuelles ne remontent pas très loin dans le passé, les problèmes qui se posent aux éditeurs dans le domaine des belles-lettres sont nombreux. Rares sont les ouvrages littéraires qui arrivent à s'autofinancer, la plupart des livres ont recours à des subsides accordés par le Ministère de la Culture, le Fonds culturel national ou le mécénat. Un Centre national de Littérature, qui fonctionne depuis peu, et divers prix littéraires dans les trois langues se veulent un encouragement à la création, mais l'enseignement luxembourgeois lui accorde encore trop peu d'intérêt. Quant à l'écrivain luxembourgeois lui-même, son statut, mal défini, oscille entre le dilettantisme du plus grand nombre et le semi-professionnalisme de quelques-uns. Mais, malgré un public potentiel désespérément réduit, on n'a jamais publié tant de livres luxembourgeois. La diffusion prend des formes de plus en plus diversifiées : coéditions avec l'étranger, traductions, adaptations cinématographiques et télévisuelles, présence internationale des écrivains et des critiques universitaires luxembourgeois, participations à des foires aux livres, des salons, des colloques littéraires, des promotions médiatiques etc.
Le plurilinguisme, une nécessité initiale devenue un atout revendiqué et cultivé par une attitude volontariste, permet au pays de s'ouvrir sur le monde et de trouver accès à l'universel. Le Luxembourg et ses écrivains eux-mêmes savent désormais que la production littéraire, sa qualité et son succès ne dépendent pas du choix de la langue d'expression, mais bien plus de l'authenticité du témoignage.
Frank WILHELM
Texte publié dans la revue Francophonie vivante, Bruxelles, n° 1, mars 1997, pp. 27-29.
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