Anne Schmitt
Le Destin d'un philatéliste
suivi de
Nectar de Madgascar
Ayant publié en 1996 un recueil de récits intitulé Shampooings et Chagrins , illustré par Moritz Ney, Anne Schmitt récidive cette année en faisant paraître une plaquette contenant deux textes : Le Destin d'un philatéliste et Nectar de Madagascar.
Le destin d'un philatériste est le récit autobiographique de Malcolm Steam, employé des postes londoniennes qui a deux passions dans sa vie d'"Anglais aux goûts sans panache" : la timbrophilie et l'homosexualité. Cette double qualité lui permet d'éveiller les faveurs du maharadjah Manasarowar qui l'emmène en Inde, avec certaines escales. Au Caire, par exemple, on entend Aïda et on va voir des collections de timbres rares. L'idylle orientale, pendant laquelle l'occidental est promu "acclimateur de pierres précieuses" du prince, prend brusquement fin sur une colère de celui-ci qui ne pardonne pas à son amant de bouder ses chasses au tigre. Comme punition il le renvoie et le charge de ramener un troupeau d'éléphants pour le zoo de Londres. Le voyage se fait par voie de terre et le passage du Mont Ararat rappelle même la traversée des Alpes par Hannibal. Un des épisodes du retour voit l'Anglais, affectivement frustré, fait prisonnier par le sultan de Sivas.
La narration, où le héros affronte des épreuves plus ou moins symboliques, semble se souvenir de l'intrigue de Candide, car l'Européen apprend beaucoup au contact de l'Orient. Le charme du récit réside dans l'excellente évocation du monde animal, notamment des éléphants avec leur sens de la propreté, leurs habitudes d'alimentation. Certains personnages donnent lieu à des portraits proches de la caricature, comme celui de Rodolphe Perkhett, soupçonné d'avoir tué sa femme et ses filles, qui devient dresseur des dindons aux "goîtres framboise et palpitant" du sultan. La passion des timbres mène le sujet de Sa Gracieuse Majesté dans une "errance rectangulaire" qui permet de manipuler un monde en miniature, de circuler par chefs d'État interposés de républiques en monarchies, en passant par l'univers des fleurs et des animaux, bref de faire des périples mentaux plus vrais que les déplacements matériels. Après tout, cette aventure sensuelle comme "fiancé du maharadjah" n'est peut-être que le fantasme d'un postier trivial qui s'ennuie un peu trop derrière son guichet philatélique. Son destin de collectionneur le mène fatalement vers un autre allumé des images crénelées à lécher d'une langue goulue.
Le titre de Nectar de Madagascar, dont le texte a été lu dans le cadre du Poesietelefophon dès 1992, annonce de semblables velléités de dépaysement. C'est un récit en principe à la troisième personne, qui commence comme un roman policier : par la découverte dun cadavre féminin en décomposition. Le policier qui mène l'enquête, appelé Konrad - un nom qui a des résonances bien luxembourgeoises -, découvre des notes de la main de la morte. Adressée à un homme qu'elle semble avoir bien connu, cette missive éclaire la vie de la disparue, Lucienne Troulche. Originaire de la Réunion, elle y était au service de Marcel Clairaut, fabricant de crayons et éleveur de plantes de vanille dont il vend la poudre en Europe. Elle a été sa secrétaire et, après avoir été exploitée sexuellement, est renvoyée. Débarquée en Europe, à Anvers, elle commence une nouvelle vie, fait un mariage décevant, s'installe en Luxembourg. Elle vit dans la promiscuité d'un quartier populaire. Son voisin, un Hollandais qui la dérange par ses coups de marteau continuels, l'intrigue beaucoup avec sa femme d'origine polonaise et ses enfants dont on le suspecte d'abuser et dont deux trouvent effectivement la mort.
Clairaut, qui vit une relation peu sereine avec sa femme, reçoit les lettres de Lucienne sans bien comprendre de qui elles émanent. Il se rappelle pourtant lui avoir offert des crayons et l'avoir invitée à écrire. Ce qu'elle fait, abondamment, l'écriture devenant chez elle un besoin incoercible. La fin du récit est marquée par une accélération, l'élément criminel est développé, puisque Lucienne meurt empoisonnée, victime d'une sourde machination. Son meurtrier est en fait un photographe dont elle a tenté, mais en vain, d'attirer l'attention lors d'un "jeu processionnel" auquel elle a participé au grand-duché. Il s'agit là de la procession dansante d'Echternach, encore que le nom de la manifestation ni le toponyme ne soient cités. Les goûts chorégraphiques de la nouvelliste expliquent peut-être cette surprenenante incursion dans le folklore religieux epternacien.
Les thèmes conducteurs d'Anne Schmitt sont le voyage, le cheminement réel et virtuel, les liens et passerelles entre civilisations, entre pays riches et pays pauvres, entre Orient et Occident. Elle essaie de faire partager son attrait pour l'espace (sub-)tropical, avec sa flore et sa faune caractéristiques, avec ses types humains spécifiques. Cela dit, elle n'est ni Georges Simenon dénonçant les méfaits du colonialisme, ni Michel Tournier ou J. M. G. Le Clézio plaidant pour un rapprochement sensuel des civilisations et pour une véritable initiation de l'Europe dite raffinée par les pays exotiques réputés sauvages.
Par ce second recueil, l'auteure confirme sa préférence pour le genre narratif court, qui lui permet d'esquisser une intrigue, de camper un décor, d'introduire des personnages, de créer une certaine tension. En même temps elle échappe aux contraintes d'une narration plus étoffée, de type romanesque, exigeant une cohérence interne mieux maîtrisée. Les choix d'Anne Schmitt vont nettement vers un univers composite, où l'on reconnaît certes des références socio-culturelles précises, des repères géographiques, des données économiques, mais où, néanmoins, les portes de l'étrange, de l'onirique, du fictif sont toujours entrebaîllées. Son récit a tendance à basculer du réel dans l'imaginaire et vice versa, mais, pour l'instant, ces allers-retours ne sont pas toujours convaincants, la jonction entre la perspective véridiste et l'envolée fictionnelle n'étant pas encore pleinement réussie. C'est une faiblesse que l'on pouvait déjà observer dans les narrations, contes et récits de voyage de Rosemarie Kieffer, dont Anne Schmitt, par certains aspects de son approche, semble prendre la relève. A cela s'ajoute un emploi parfois discutable de la langue française, avec des obscurités de formulations, voire des écarts de langage - certains néologismes comme téléphonade sont assez surprenants - ou même des fautes grossières de lexique ou de syntaxe : le plaisir de la lecture s'en ressent.
Cherchant encore sa voie, disposant d'un incontestable don d'observation et d'imagination, Anne Schmitt nous donnera sans doute d'autres récits, que l'on pourra espérer encore plus travaillés, plus achevés. Cent fois sur le métier ...
[Paru dans Forum fir kritesch Informatioun iwer Politik, Kultur a Relioun, n° 177, juillet 1997, pp. 55-57.]
Frank WILHELM
C.E.R.F. / LE CENTRE D'ETUDES
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