Le C.E.R.F. à l'antenne
La littérature luxembourgeoise de langue française
Lambert Schlechter,
sous le signe d'eros et de thanatos
Comme professeur de philosophie et de français, Lambert Schlechter avait publié de nombreux textes poétiques en allemand et en français isolés, avant de faire paraître ses ouvrages les plus importants. Né en 1941 à Luxembourg, il a présenté des chroniques radiophoniques musicales sur l'antenne de Radio Luxembourg et, par l'intermédiaire de sa femme Christiane Wirtz, était en contact avec les milieux des comédiens de théâtre luxembourgeois.
En 1988, les éditions Phi ont publié son volume intitulé : Angle mort. Le livret de la cambuse. La quarantaine venue, Lambert Schlechter, avec l'attention méticuleuse d'un orpailleur et le sens du suivi d'un détective aux principes bachelardiens, est allé au bout de ses fantasmes et de ses hantises et nous en donne ici un compte rendu littéraire qui tient du monologue intérieur, du recueil de poèmes en prose et de la collection d'essais philosophiques.
Grand rêveur d'intimité, il multiplie, jusqu'à s'en gargariser et à en gaver le lecteur, les métaphores de la clôture et de la protection. Solitaire et solidaire, cet écrivain ne trouve le contact avec le monde qu'à travers les mots, choyés et violés, leurs alliances cliniquement scellées créant souvent des collisions d'idées. "Artiste de la pure parlure"«Artiste_de_la_pure_parlure», il se démarque pourtant des facilités de l'esthétisme bourgeois pour atteindre, par ses incessantes traversées du champ lexical de la claustrophilie, à une forme de sérénite linguistique. Appliquant les techniques du collage, de la mosaïque, des jeux de mots, des lapsus et des ricochets sémantiques, des reprises et des variantes, il s'adonne à des investigations intérieures en spirale. Cinquante-six chapitres forment la trame du journal de bord de ce voyage autour de sa cambuse. Cet angle mort qu'il faut défendre contre l'invasion des blattes et des fourmis, derrière lesquelles il est tentant de voir une hallucination entomologique symbolisant l'altérité agressive, l'aliénation menaçante, le mal qui couve.
Parmi les thèmes abordés, d'abord celui du monde extérieur, vécu sur le mode du souvenir évanescent : la vie en ville n'est plus citée que par opposition avec l'existence phénoménologique du recroquevillé:
"Pour moi maintenant, ce sera comme toujours une question d'angle; et il ne m'est d'angle que mort. Question de retraite, d'abri. Ce qui m'intéresse du côté des remparts, c'est ni le siècle, ni le style, ni le génie architectural, ni les mille astuces vaubanesques, ni même la qualité du matériau, le fameux schiste du nord, le fameux grès du sud, le fameux basalte du centre, le fameux carrare de je ne sais où, ce qui m'intéresse, c'est la chance, peut-être du bon angle. L'angle qui au moment venu, et le moment doit venir, sera décisif. J'aurai vécu ma quarantaine d'années dans les villes et dans les randonnées avant que se pose, impérieuse et sans échappatoire, la question du bon angle. Maintenant je me terre et me tais."
Ce thème est largement dominé par celui du voyage maritime, pris en charge par une accumulation de termes désignant la nourriture du marin. Bateau ivre qui cingle vers des terres inconnues, exposé aux flux et aux reflux d'une conscience en pleine ébullition, l'auteur se livre à un exercice d'élocution et d'écriture pour faire le voyage autour de sa cambuse:
"Les parois de mon cagibi sont une mappemonde pleine d'itinéraires et de randonnées, ce sont des isthmes et des lagons, des marais et des calanques, des fjords, des archipels, des écosses, des juras, des kabylies, des kurdistans, des ressacs et des moraines, des cascades et des garrigues, le papier à pivoine chute, écaille par écaille. Depuis que je me suis mis en demeure, mes seules randonnées se font à travers ce qui me reste de pivoines. Ma charabiesque cellule, nommée cambuse, qui est proprement mon parloir, est aussi mon dortoir, mon fumoir, mon boudoir, j'y dors, j'y fume, j'y parle et boude. Mon mouroir aussi, bien sûr."
Son choix lui permet d'appareiller pour toutes les digressions, le but du voyage n'étant pas tant d'arriver quelque part que de toucher le plus grand nombre possible d'îles lointaines, d'intégrer un maximum de citations directes ou déguisées d'auteurs complices qu'il explore en lectures parallèles. Dans son écriture, qui trouve ses références davantage dans l'imprimé que dans le réel, il faut bien sûr faire la part du jeu, de la mystification. Comme l'enfant qui chante dans l'obscurité de la cave, l'écrivain parle dans l'opacité de la vie et cette parole, devenue écriture, devient un "exercice d'immortalité".
La cambuse, à la fois caveau, cagibi et cabane, est un felix carcer, une prison heureuse où il dissèque les mots et les choses, où le langage avec ses sortilèges et ses virtualités devient son propre objet. La langue, composite, mêle le vocabulaire de la philosophie classique, de la psychologie moderne et le parler branché et familier. Par questionnements et tâtonnements, Lambert qui lambine défriche les sens refoulés :
"Le mot déchiffrer, radicalement, signifie éliminer un à un les chiffres, et par extension aussi les mots, et jusqu'au mot même de déchiffrer. Avancer, c'est toujours en direction de l'authentique ignorance. L'ignorance non seulement n'est pas encore conquise, elle n'est même pas encore présumée, devinée; chaque étape dans le déchiffrement ajoute un soupçon au soupçon. C'est un travail d'élimination, mais fructueux et prometteur: déchiffrer c'est toujours aussi défricher."
Avec Angle mort, prix du Concours littéraire national en 1986, le panorama de la création littéraire française autochtone s'est brusquement élargi, après le récit romanesque de Jean Portante Projets pour un Naufrage prémédité, publié en 1987. En 1990, Lambert Schlechter récidive et donne aux mêmes éditions Phi un second volume discursif : Pieds de mouche. Petites proses. Il y prend encore la parole pour faire l'inventaire de ses désirs, de ses angoisses, de ses préoccupations. C'est encore le carnet de bord d'un homme qui tue le temps en écrivant, alors que sa compagne se voit confrontée à une irrévocable maladie qui la ronge peu à peu. Impuissant à la soulager ou à la guérir, il écrit "à côté d'Elle, à cause d'Elle, tout près d'elle et loin d'Elle. Malgré Elle. Et pour Elle. A jamais".
419 notules d'une dizaine de lignes sont nées pendant la période allant de novembre 1986 à novembre 1987. "Elle meurt le 27 février 1989." L'auteur évoque de façon lancinante le calvaire physique et moral de cette femme qui se sait probablement condamnée. Le titre Pieds de mouches donne le ton, puisque l'expression peut avoir plusieurs acceptions : un sens figuré, un sens typographique et un sens chimique. De toute façon l'on reste dans le domaine de l'infiniment petit et fin, comme les notices de l'auteur justement. Car il se refuse à écrire des aphorismes qui tendent vers une formulation définitive incompatible avec le "flottement et la fêlure" de la note, tout comme il répugne à rédiger des traités, leur préférant la note "lacunaire et lunatique" pour son côté allusif. Par contre, et contrairement à son ouvrage précédent, il proclame son envie d'être romancier : "Qui d'autre que lui décide de la vie et de la mort?" Au fil des notes se glissent ainsi des micro-informations d'une autobiographie codée, aux épisodes déglingués. Cinq grands thèmes sous-tendent ces notations : la psychologie, la nature, les artistes en général, l'écriture, l'érotisme.
Calfeutré sur lui-même, ce plumitif enfermé volontaire dans son cagibi s'épie. Proustien sans l'avouer, il se montre particulièrement curieux de noter les états seconds de la conscience au moment du réveil, avec des "amorces d'ubiquité" ; la position foetale lui est familière. On trouve encore chez lui une véritable obsession de la vie sous forme de merle chanteur, de plantes vertes, d'insectes. Des chrysopes découvertes là par hasard lui fournissent une métaphore pour le travail obscur de l'écrivain à l'écart du monde : "Leur larve, pour se nymphoser, recherche un endroit abrité sous l'écorce d'un arbre ou dans la faille d'une poutre où elle tisse un rond cocon". Les feuilles d'automne qui tombent au moment où il entreprend la rédaction préfigurent les pages du livre dont les douze mois sont ryhtmés par les quatre saisons.
C'est dans son "galetas" envahi par un bégonia tutélaire qu'il "cultive son jardin", biologiquement et cérébralement. Exercice qui le rapproche de ses confrères artistes, qui consacrent "le meilleur de soi à l'inutile, à la gratuité". Vaguement apparentée au nombrilisme, son activité scribante procède d'abord d'une peur panique du silence, elle lui permet de "piéger la fugacité", car "entre refouler et fantasmer" il y la troisième voie, "l'écriture comme sonde". Stratégie contre la dispersion, l'écriture est aussi jeu avec les mots qui consolent et qui comblent le vide. Pour Racine, "toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien. Dans un semblable accès de modestie affectée, notre compatriote travaille au "livre sur le rien". C'est son degré zéro de l'écriture que de consigner "ce qui se passe quand rien n'arrive".
"Secrétaire de ses sécrétions", Lambert Schlechter associe sans cesse l'écriture à l'érotisme, un érotisme exacerbé, hercynien pourrait-on dire, absolu, dégagé de toute composante vestimentaire ou sociale. Entre parole et sperme il y a solution de continuité ; sexualité, défécation, création littéraire et parturition répondent au même besoin. La nudité physique scrutée et reproduite par l'artiste correspond au déballage opéré par l'écrivain. Poussée dans ses dernières conséquences, cette sexualité débouche sur la pornographie, qui apparaît comme remède contre la peur de la mort. La pute "sororale et virginale" exorcise l'image insupportable de la femme-épouse-mère mourante. A ce niveau, l'écriture dépasse le simple exercice intellectuel : l'écrivain dans son réduit est comme le moine dans sa cellule ; mais si celui-ci vit de la transcendance, celui-là fait "une sorte de prière, sans verticalité".
Frank WILHELM
Chronique diffusée sur les ondes de la Radio Socioculturelle luxembourgeoise (MF 100,7), le lundi 26 mai 1997.
C.E.R.F. / LE CENTRE D'ETUDES
ET DE RECHERCHES FRANCOPHONES
LA LITTERATURE AU LUXEMBOURG * * *
HOMEPAGE EDITIONS PHI