Anise Koltz
Chants de Refus
Chants de Refus, poèmes d'Anise KOLTZ, Echternach-Luxembourg, éd. Phi en coédition avec L'Arbre à Paroles & Ecrits des Forges, 1993. Dessins de Marta Pan. 106 pp. 480 FL.
La poésie est, pour des raisons qui seraient dignes d'une analyse plus poussée, le genre littéraire le plus pratiqué par nos écrivains de langue française. Parmi ces derniers Anise Koltz se distingue pour avoir débuté par des poèmes en allemand et pour avoir, après quelques traductions, opté définitivement pour la langue française. Sa dernière publication, Souffles sculptés, remonte à 1988. Son nouveau recueil, Chants de Refus, s'articule autour de six sections dont la progression des idées mène de la vie terrestre aux liens avec l'au-delà.
Ce qui prime dans la poésie d'Anise Koltz, c'est davantage la forme concise, ciselée d'une idée philosophique - la tendance à l'aphorisme est constante - que le souci d'orner gratuitement cette idée d'un habit rutilant à force de rythmes, de sonorités ou d'images foisonnantes. Son regard se dirige droit vers l'essentiel: l'infiniment petit comme le vol d'un papillon qui peut "changer le climat d'un continent", l'infiniment grand comme l'éternité promise et annulée tous les jours, l'infiniment ténu comme les rêves éveillés, l'infiniment trouble comme ce frère Caïn qu'elle sent remuer au fond de son moi, l'infiniment lucide comme cette pensée que l'"homme n'est qu'un malentendu du néant", l'infiniment baudelairien comme cette terre ressentie comme notre châtiment et ce ciel auquel nous nous heurtons, l'infiniment littéraire comme son corps à corps avec les mots, l'infiniment sensuel comme cet amour qu'elle chante en termes religieux, l'infiniment létal comme cette promiscuité avec la mort installée dans son lit, l'infiniment blasphématoire comme le refus de croire en Dieu, l'infiniment volontariste comme le désir de vivre sa vie avec des moyens simplement humains.
A lire et à relire ces vers bien affûtés qui dessinent la réflexion comme quelques traits d'un peintre contemporain font naître les contours d'un concept abstrait, on se rend compte à quel point chez cet écrivain l'écriture est le résultat d'un travail obstiné sur le langage et ses scories. Avec une remarquable économie de moyens, qui fait l'impasse sur le pathétique et l'anecdotique, Anise Koltz exprime ainsi une vie intérieure riche, mêlant les souvenirs autobiographiques, les fantasmes, les existences antérieures, les projections, les phobies, les espoirs. Certains motifs récurrents soulignent ses hantises: l'éternité qui fascine, le complexe de l'enterré vivant, l'attirance et la répulsion exercée par l'au-delà, le refus du métaphysique, l'engagement dans la vie terrestre, le mythe de la naissance multiple du poète et des poèmes, le retour cyclique du jour et de la nuit. La section placée sous "L'empire des mots" nous semble la plus originale, qui présente l'écriture poétique comme un engagement mental, comme la condamnation d'autres virtualités, comme une lutte avec un matériau difficile, comme une création éternellement à recommencer en même temps que soumission à l'inévitable. La dernière section, "Au dieu de Rome", place ce poète dans le sillage du matérialisme et de l'athéisme - à rapprocher d'un poème comme "Notre Père" de Jacques Prévert -, attitude rare parmi nos femmes s'exprimant en français.
Cette poésie est cosmique, universelle, et convient bien à la nouvelle collection Graphiti, lancée par les éditions Phi en coédition avec L'Arbre à Paroles et Ecrits des Forges. La densité de ces textes, leur avancée vers le point métaphysique de-non retour leur confère le statut d'un véritable bilan intellectuel, mental et moral de l'auteur. Ces considérations philosophiques mises à part, il convient de noter qu'Anise Koltz est un de nos rares poètes de langue française qui reconnaisse la nécessité de structurer son recueil autour de thèmes forts, placés par gradation.
Frank WILHELM
C.E.R.F. / LE CENTRE D'ETUDES
ET DE RECHERCHES FRANCOPHONES
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