Nic. Klecker
Les Créneaux du souvenir



Que reste-t-il d'une enfance passée au pied d'un burg en ruine, dont les murs décrépits semblent enfermer à jamais les secrets d'un passé mythique ? C'est à cette question que Nic. Klecker vient d'apporter sa réponse personnelle dans un petit volume intitulé Les Créneaux du souvenir, publié par les Cahiers luxembourgeois. Après plusieurs recueils de poésie, c'est son premier ouvrage de textes en prose.

Il eut été facile de tomber dans une idéalisation simpliste de la vie campagnarde et de l'opposer à la facticité de la vie urbaine. Nic. Klecker est trop lucide pour pratiquer ce dualisme primaire. Il sait trop apprécier l'authenticité rustique de ses jeunes années pour ne pas - aussi - se rendre compte des rudesses de l'époque et des petitesses des hommes. 96 textes, répartis en 8 sections, mais sans prétention narratologique, lui permettent d'égrener le rosaire du passé. Pas si lointain que cela - à peine un demi-siècle, -, mais que la P.A.C. dictée par Bruxelles a précipité dans les profondeurs de l'oubli. Pour le rural devenu citadin et savant, le village, c'est d'abord un espace géographique, topologique, au seuil de l'Oesling, un pays à la terre ingrate, fortement accidenté, condamnant les hommes et les bêtes à une verticalité éreintante. Car la vie dans le village, lequel n'est pas nommé et apparaît comme générique, est placée sous le signe de l'ahanement, de l'effort, de la sueur et de la souffrance. Hommes et bêtes y sont exposés aux intempéries qui transforment les routes en bourbiers ou en pistes poussiéreuses.

Au contraire des exploitations agricoles du Bon Pays, avec leurs terrains plats et fertiles donnant lieu à l'éclosion de coquettes fortunes telles qu'un Nicolas Ries les évoquait dans ses romans (Le Diable aux champs, 1936, Sens unique, 1940), les modestes fermes du village natal de Nic. Klecker ne permettent pas des récoltes bien juteuses. Situées sur les hauteurs difficiles d'accès, ces terres grumeleuses où affleure le schiste, où pullulent ronces, genêts et chardons, n'acceptent que de maigres cultures de seigle, de sarrasin, de pommes de terre, de betteraves. Les chênaies implantées à flanc de coteau apportent une occupation supplémentaire, avec le traitement des écorces pour les tanneries. La mécanisation a encore largement recours à la traction animale et à la force humaine, les deux camps étant d'ailleurs réduits à une collaboration forcée de tous les instants. L'électricité n'a pas encore pénétré partout, la conduite d'eau elle-même n'a pas encore révolutionné les moeurs sanitaires.

Les nécessités vitales imposent leur conduite aux hommes : durs vis-à-vis d'eux-mêmes et de leurs semblables, cruels, voire sadiques dans leurs rapports avec les bêtes de la ferme. Un univers où le paysan se montre âpre à accroître ses propriétés, où chaque geste est utilitariste, la beauté et le gratuit sont proscrits, l'élégance et le confort insoupçonnés, la joie pratiquement inconnue, en tout cas suspecte. Les seuls plaisirs des hommes sont le jeu de quilles dominical et, souvent, la cuite qui s'en suit, la limite entre bestialité et pudeur brute étant difficile à tracer. Les seuls plaisirs des femmes, abandonnées à la maison, sont liés aux soins corporels, à la curiosité passive, à une certaine inactivité, le jour du seigneur. Même leur rôle comme dispensatrices de délices alimentaires n'est pas exalté. Peu de vraies réjouissances non plus pour les enfants, sauf les attractions de la kermesse annuelle, mais force jeux en pleine nature, comme l'exploration des ruines du château fort et de ses pentes broussailleuses. Scindant le village, le ruisseau Blees et son étang renvoient à un monde en amont et en aval. C'est pour les gosses une initiation philosophique, tout comme leur découverte du feu et de son pouvoir purifiant, le jour où sont brûlées les fanes des pommes de terre : cet épisode rappelle d'ailleurs certaines pages d'auteurs africains.

Deux autorités, l'une religieuse, l'autre séculaire, font référence au village : l'Église et l'École. Le curé mène les esprits en faisant craindre le courroux du ciel et en faisant planer l'anathème sur les tentations de la chair. Malgré tout, pour les garçons, le service à l'église comme servants de messe offre d'agréables moments de divertissements, baignés par une langue mystérieuse, le latin. L'attitude des paysans face au surnaturel est ambiguë : à côté d'une soumission extérieure, qui est assurément dictée par une peur réelle, peut-être encore païenne, de l'au-delà, ils font preuve aussi de scepticisme et de pragmatisme. Au village, on vit sous le regard d'autrui, le paraître l'emporte, et de loin, sur l'être : les signes extérieurs de richesse et de respectabilité comptent beaucoup, même devant l'autel. Malgré tout, Nic. Klecker reconnaît à l'Église un statut social structurant et fédérateur : le rituel des fêtes, processions et autres manifestations liées à la spiritualité rythme la vie de la communauté.

Face à un public scolaire d'une cinquantaine d'élèves, l'instituteur a recours, comme tout le monde à l'époque, à la violence, mais certaines des punitions qu'il inflige aux récalcitrants dépassent de loin la mesure disciplinaire et frisent le sadisme. Entre telle belle-mère et sa bru, c'est la méfiance qui règne, entre voisins, souvent la jalousie, la malveillance. Dans la promiscuité, on essaie de cacher au mieux ses faiblesses, qui finissent toujours par éclater et qu'on tente de voiler par des contre-feux. Dans ce village il y a peu de place pour des sentiments sereins ; l'amour - s'il existe - n'est guère évoqué, au contraire, le narrateur rapporte plutôt l'accouplement des animaux. La chape de plomb que la morale étriquée du catholicisme fait peser sur les jeunes gens a comme effet de glacer complètement leur vie intime en culpabilisant la moindre velléité sensuelle ou simplement un peu mondaine. L'humour s'y exprime rarement, même les enfants ne folâtrent guère, leurs pères se contentant de farces grossières.

On comprend que certains soient amenés à préférer l'image d'une Allemagne pratiquant les vieilles vertus germaniques et chrétiennes, aux leurres d'une France mécréante et révolutionnaire. Car, la mentalité paysanne, même coupée des réalités politiques du moment, n'en subit pas moins des pressions idéologiques. L'arrivée des occupants nazis est annoncée par la visite, encore pacifique et sympathique d'« oiseaux migrateurs » allemands, adeptes du mouvement des auberges de jeunesse et de la vie en plein air et dont certains, ayant espionné un pays neutre, reviendront en 1940. Le comportement des villageois pendant la guerre est noté sans complaisance par le narrateur : il constate le meilleur comme le pire, de vrais résistants et de pitoyables salauds. On comparera son témoignage au roman d'Albert Borschette, Continuez à mourir (Bruxelles, 1959), pareillement critique à l'égard de nos compatriotes en 1940-1945.

Nic. Klecker trouve parfois les accents de Ramuz décrivant les paysans dans l'isolement de leurs montagnes valaisannes ; mais il sait aussi, tel Francis Ponge, prendre le parti des choses et faire surgir en phrases sèches et précises, sans fioritures, les outils en bois façonnés par l'usage, le silence ponctué par des bruits et des sifflements, le journalier se désaltérant à l'eau fraîche après un labeur intense. Mais c'est un univers taciturne, on n'y parle guère ; nulle trace de ces « veillées » qui caractérisaient, paraît-il, la vie de nos ancêtres. Les seuls discours dont il est question - encore ne sont-ils rapportés que sous forme de résumés - sont ceux des vantards qui crânent au bistrot sous l'effet de l'alcool.

Un bilan qui n'est ni entièrement élogieux - Nic. Klecker n'est pas Nic. Hein célébrant en termes bibliques le cycle du vigneron - ni totalement dénigrant - l'auteur n'est pas Maupassant non plus, qui noircit parfois le paysan au-delà du nécessaire. Professeur de français à la retraite, il dit les choses avec rigueur et justesse, de façon dépassionnée, dans un évident souci de véridicité subjective. Avec, parfois, des intrusions d'auteur, comme l'une ou l'autre métaphore inattendue, celle de l'argent qui dort, par exemple, comparable à un serpent lové. Pourtant, il n'y a nulle amertume dans le ton, ni, je crois, de regret de voir ce temps révolu. Même si l'époque contemporaine, avec ses citadins frelatés retapant les fermes abandonnées et les transformant en musées ruraux, ne lui arrache pas non plus de compliments. Rousseau ne nous a-t-il pas enseigné qu'il ne faut pas juger l'homme vivant selon la nature, à l'aune de son successeur qui s'est frotté aux besoins retors des cités ?

Comme les murs crénelés du burg de son patelin, les créneaux des souvenirs de Nic. Klecker méritent une visite : le présent se comprend mieux à travers la ruine du passé. Victor Hugo, qui a visité Brandebourg en 1871, ne manquerait pas d'approuver, lui qui avait trouvé l'édifice " entre deux ravins, l'un doux et vert, l'autre terrible ".

[Paru dans Tageblatt. Livres - Bücher, Esch-sur-Alzette, 19.12.1997.]

Frank WILHELM









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