CONGRES FRANCOPHONE
SOUS LES COCOTIERS DE LA GUADELOUPE



Du 10 au 17 mai 1997 quelque trois cents membres du Conseil international d'Études francophones s'étaient donné rendez-vous pour leur congrès annuel, à l'Hôtel Créole Beach au Gosier (Guadeloupe). En plus de cent sessions parallèles et de nombreuses réunions plénières, ils ont présenté le résultat de leurs travaux scientifiques, discuté de leurs idées, écouté romanciers et poètes invités. C'est le prix à payer pour que la recherche en sciences humaines débouche sur un affinement des connaissances, une approche plus nuancée des grandes questions agitées par les maîtres de l'imaginaire.

Cinq continents et leurs écrivains francophones


Pour avoir assisté à son huitième congrès du CIÉF et pour y avoir entendu des centaines de communications sur les sujets les plus divers, le soussigné, représentant le Centre d'Études et de Recherches francophones (CERF), séminaire du Centre universitaire de Luxembourg, est bien placé pour savoir que seuls ces contacts à l'échelle planétaire et au plus haut niveau permettent d'optimiser les conditions d'élaboration du discours scientifique et le recyclage permanent du professeur de faculté. Plus l'université d'attache est petite, plus le besoin d'accéder à l'universel est grand.

Ce qui frappe quand on analyse globalement les sujets traités en Guadeloupe, c'est la place relativement congrue qu'y occupent les "grands écrivains de la littérature française". Le congrès, en effet, n'est pas une affaire franco-française et l'esprit hexagonal et gallo-centrique y est mal venu. Quant aux parisianismes, n'en parlons pas. Comme de nombreux conférenciers - doctorants, enseignants, journalistes, critiques, éditeurs, publicistes - viennent des États-Unis et du Canada francophones, des Antilles françaises, ils s'intéressent surtout aux écrivains en prise avec leur société à eux. Ainsi, il est souvent question des problèmes des groupuscules marginaux essayant de faire entendre leur voix au sein d'une démocratie américaine à dominante linguistique et économique anglo-saxonne : diasporas haïtienne, créole et afro-antillaise, minorités indiennes, minorités sexuelles, minorités religieuses, gens de couleur, exilés politiques, laissés-pour-compte de la société de consommation, chômeurs, exclus divers ou personnes cumulant ces divers handicaps etc. Les grands thèmes étudiés sont l'esclavagisme, l'émancipation des nègres, l'acculturation, les luttes féministes, le mythe du retour au pays natal, l'oralité face à l'écrit, la conscience culturelle périphérique, le repli sur les conduites ancestrales, le déchirement identitaire des émigrés de seconde génération, le marronnage, le métissage, l'indigénisme, la mondialisation et l'ultra-libéralisme, la "poubellisation" de l'Afrique, les indépendances mal gérées, la trahison des élites indigènes, le néo-colonialisme, l'antagonisme entre viscéralité congénitale et rationalité acquise. Senghor disait : "l'émotion est nègre, la raison est hellène".

Quels sont les écrivains en vogue auprès des chercheurs du CIÉF ? Beaucoup d'Africains comme Léon Gontran Damas, Amadou Hampata Ba (dont le seul nom évoque les tam-tam de sa patrie ivoirienne) ou Calixthe Beyala, des Levantins ou des Maghrébins comme Andrée Chédid (L'Autre) ou Abdelhak Serhane (Le Soleil des obscurs), des Martiniquais comme Joseph Zobel (La Rue Cases-Nègres) ou Patrick Chamoiseau (Texaco), des Guadeloupéennes comme Gisèle Pineau (L'Exil selon Julien), des Franco-Canadiens comme Jacques Poulin (Volkswagen Blues), Gabrielle Roy (Bonheur d'occasion) ou Marie-Claire Blais (Une Saison dans la vie d'Emmanuel), des Acadiennes comme Anne Hébert (Les Fous de Bassan) ou Antonine Maillet (La Sagouine), des Haïtiens comme Gérard Étienne (Le Nègre crucifié), Joël des Rosiers, Yanick Lahens (qui ont lu des extraits de leurs textes), voire des écrivains francophones originaires du Viêt-nam comme Linda Lê ou Ying Chen. Une diversité foisonnante, où certain(e)s excellent à jeter des pavés dans la mare de la "francocacophonie".

Le cinéma francophone n'était que faiblement représenté. Un excellent commentaire sur Les Misérables librement (et autobiographiquement) adaptés au grand écran par Claude Lelouch mérite cependant d'être signalé, d'autant plus que ce type de film d'auteur à l'européenne nage complètement à contre-courant des débilités hollywoodiennes et a connu, paraît-il, un joli succès d'estime à Denver (Colorado), dans le fin fond des States. A retenir aussi, la présentation d'un cédérom - un Disque Optique Compact comme diraient nos amis québécois - consacré à l'oeuvre et à la personnalité d'Alexandre Dumas (éd. Academia, Paris).

Présence de l'Europe dans le concert francophone


Malgré l'image négative de l'ancienne puissance coloniale française, certains écrivains de France n'en continuent pas moins d'être fort étudiés. Si Baudelaire, Marguerite Duras, Michel Tournier, J. M. G. Le Clézio jouissent des faveurs des tiers-mondistes pour leurs évidentes sympathies malgaches, extrême-orientales, africaines ou sud-américaines, d'autres sont étrangement absents. Malgré le discours anticolonialiste de sa revue Les Temps modernes, Jean-Paul Sartre semble au creux de la vague, Camus même aux abonnés absents. Le féminisme de Simone de Beauvoir est battu à plate couture par les revendications parfois ahurissantes des anti-sexistes étasuniennes. Par contre, les féministes européennes du siècle des lumières, Isabelle de Charrière, Mme de Staël, Olympe de Gouges ou encore, pour le XIXe, Claire de Duras (Ourika), rencontrent un intérêt certain, de même que leurs confrères Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, voire le divin marquis, dont le naturalisme matérialiste a fait l'objet d'une judicieuse étude. Voltaire, bizarrement, ne fut guère à l'honneur, il est vrai que comme actionnaire de la Compagnie des Indes il ne s'est pas très clairement engagé contre l'esclavagisme. Ont encore été présentés des exposés sur l'orientalisme et l'exotisme dans l'écriture et la peinture romantiques françaises, de Flaubert à Pierre Loti en passant par Fromentin, Delacroix et Gauguin.

Si le dynamisme, les capacités créatives et de renouvellement des thèmes et des formes littéraires se situent incontestablement en dehors des frontières du vieux continent, il nous semble que les facultés réflexives, le discours critique restent solidement implantés dans l'apanage des penseurs européens. En effet, les universitaires américains - souvent d'origine européenne - ont les mêmes repères méthodologiques que les sorbonnards que nous sommes. Ainsi on retrouve dans leurs exposés les mêmes références à la critique psychanalytique et thématique (Jung, Bachelard), sociologique (Goldmann, Althusser), linguistique (Kristeva, Derrida, Bakhtine, Genette, Greimas), structuraliste et formaliste (Todorov, Starobinski), sémiologique (Barthes, Eco), anthropologique (Lévi-Strauss) ou encore comparatiste (Brunel). Avec une exception de taille : les théoriciens de la négritude et de la créolité : Senghor, Césaire et Frantz Fanon, le psychanalyste antillais (Peau noire Masques blancs).

Plusieurs sessions étaient consacrées aux auteurs de la Communauté française de Belgique. Avec une écrivaine phare qui, par son singulier statut de femme-enfant sentant le soufre, a tendance à attirer à elle toute la couverture médiatique par ses romans au cynisme délétère : Amélie Nothomb (Hygiène de l'Assassin). Elle ne devrait cependant pas occulter les voix plus douces, mais non moins captivantes de Colette Nys-Mazure (Célébration du Quotidien), d'Évelyne Wilwerth (Canal Océan) et de Lucie Spède ou l'anarchisme baroque d'un Jean-Claude Pirotte. Simenon reste incontournable, lui qui a beaucoup fréquenté les tropiques et la terre africaine et leur a consacré des témoignages idéologiquement ambigus. On a également évoqué des pays dont la bourgeoisie était traditionnellement francophone, comme la Roumanie (Brancusi, Enesco) et la Grèce (Anna de Noailles).

Le soussigne a organisé et présidé une séance centrée sur "l'écriture de l'exil dans la littérature francophone européenne", qu'il a analysée à propos de la métaphore de la baleine dans Mrs Haroy, roman du Luxembourgeois Jean Portante qui décrit avec humour et pénétration son statut de beur italo-grand-ducal. Claude Bommertz, chargé de cours au Lycée technique de Pétange, détenteur d'un doctorat consacré à André Breton, a présenté une communication sur le pape du surréalisme brièvement exilé en Martinique (1940) où il rencontra Aimé Césaire (Cahier d'un Retour au pays natal), qui lui fit découvrir la nature tropicale. Annick Durand, Française d'origine, professeure au Rivier College (New Hampshire), avait centré ses recherches sur le beau roman anticolonialiste et africanophile Onitsha, de Le Clézio. Les textes de ces communications, ainsi que celui d'une collègue française prévue dans la session mais absente pour raisons de santé, Sabine Raffy (Wellesley College, Massachusetts), sur le Russe André Makine et sa nouvelle identité culturelle de francographe, seront publiés dans un prochain fascicule des Études romanes (Publications du Centre universitaire de Luxembourg).

L'île-papillon et les senteurs des tropiques

Situé en bord de mer, bordé de cocotiers, l'hôtel où avaient lieu les débats représentait, pour certains congressistes, la tentation d'une espèce de Club Med universitaire. D'autres profitèrent de l'occasion pour explorer l'île en forme de papillon, avec ses deux ailes séparées par l'étroit bras de mer appelé rivière Salée : Basse-Terre avec le volcan pelé La Soufrière (1467 m) et son parc naturel, et Grande-Terre. Partout, les mornes dominant les plaines plantées de cannes à sucre dont la récolte avait commencé, suintant ce parfum doux et obsédant du rhum agricole, les forêts de bambous, les rivières à écrevisses, les champs d'ananas, les régimes de bananiers, les massifs de bougainvilliers, les tamariniers, les incroyables flamboyants, les nuées de merles gris qui, de concert avec les petits sucriers, viennent vous disputer votre confiture d'ananas, de goyaves ou de bananes jusque sur votre tartine, les lézards, les papillons, l'exubérance d'une nature toujours en effervescence, qui ne connaît pas de saisons et produit, sur le même arbre, la fleur, le bouton, le fruit mûrissant, le fruit blet. Avec plusieurs ondées quotidiennes, violentes, brèves, tièdes, jamais intempestives. L'eau de mer et le fond de l'air à température constante. L'occidental venu d'un pays nordique, incline à penser que la misère, sous ces latitudes, peut mieux se supporter que dans notre grisaille. Quoique ... Pour avoir visité la Guadeloupe il y a une dizaine d'années, le soussigné en gardait un souvenir assez mitigé, moins chaleureux que celui de la Martinique voisine, qui lui avait semblé plus accueillante, moins crispée. En 1988, la plupart des localités guadeloupéennes visitées se signalaient par des graffitis séparatistes du genre Français dehors ! Ce mouvement autonomiste semble moins prononcé en 1997.

Pointe-à-Pitre, préfecture du département constitué en 1946, est située en Grande-Terre. Visite recommandée : en fin de matinée, quand les marchés aux poissons, aux fleurs, fruits, légumes et épices étalent leurs trésors, en plein air, sur les trottoirs, dans les rues, sous les halles, avec les doudous, vieilles dames noires qui vous hèlent familièrement d'un nonchalant chéri ou autre mon grand pour vous proposer leurs corossols, leurs bananes vertes ou leurs piments. Une symphonie d'odeurs envoûtantes, de couleurs chatoyantes, agrémentée par l'accent traînant des Antillais languides qui avalent les r et étirent les a, alors que d'autres, au contraire, éructent le français pointu en hachurant les mots. Vos oreilles captent ici ou là des bouts de créole où l'on ne comprend goutte, mais que l'on finit par aimer pour ces sonorités parfois si peu françaises, car c'est une langue métissée, véritable palimpseste socio-linguistique issu d'un creuset multiracial et multiculturel. Et toujours, comme arrière-fond sonore, quelques martèlements de percussions, les French West Indies, comme les appellent les Anglo-Saxons, s'adonnant avec frénésie à la musique métallique des barils de pétrole ( steel-band ). La campagne électorale bat son plein et les candidats s'adressent au public en de surréalistes discours à la rhétorique frelatée, dont l'intonation oscille entre Sarah Bernhardt psalmodiant Phèdre et le général de Gaulle incantant la grandeur de la France, alors qu'il s'agit, ici, modestement, de projets de tout-à-l'égout ou de transports en commun. Bien que l'on rencontre en Guadeloupe moins de mendiants ou autres faiseurs de manche que dans bien des villes européennes, les problèmes économiques de l'île sont considérables et l'expansion du tourisme n'arrive pas à endiguer la montée du chômage dû à la disparition progressive d'activités traditionnelles (artisanat, pêche, production sucrière etc.). Avec, à la clef, une forte émigration vers la métropole où attendent les petits métiers de la misère ... dont l'évocation fait le pain blanc de maint écrivain antillais.

Signalons au passage une curiosité architecturale d'importation française de la fin du siècle dernier : la cathédrale de Pointe-à-Pitre dans le style pavillon de Baltard ou Gustave Eiffel avec, comme sa soeur de Fort-de-France (Martinique), une ossature enièrement en fer, des colonnes et des chapiteaux en fonte, des voûtes en tôle peinte, beaucoup de couleurs pastel comme on les aime ici. Et, accoléés à la façade arrière du saint lieu, les toilettes publiques - impeccablement entretenues par une négresse coiffée de son madras - pudiquement rebaptisées "chalet de nécessité". Clochemerle sous les tropiques !

A Pointe-à-Pitre on visitera le Musée Victor Schoelcher (1804-1893). C'est à ce député blanc, ami des romantiques socialisants Lamartine et Hugo, que l'on doit l'abolition définitive (1848) de l'esclavage dans les colonies françaises, aboli une première fois (1794) par la Convention, puis rétabli (1802) par Bonaparte, Premier consul, sous la pression de son épouse Joséphine Tascher de la Pagerie, créole martiniquaise, et de son milieu familial colonialiste et esclavagiste. Côté littérature, Pointe-à-Pitre propose encore le Musée Saint-John Perse. Cependant, comme poulain de l'écurie Gallimard, Alexis Léger (1887-1975) ne donnait pas dans le régionalisme, ayant l'esprit cosmopolite. Pour faire littérairement connaissance avec la Guadeloupe, rien ne vaut une cure de lecture avec, entre autres, Raphaël Confiant (Éloge de la Créolité), Maryse Condé (Traversée de la Mangrove) ou André Schwarz-Bart (La Mulâtresse Solitude).

Frank Wilhelm

Texte publié dans le supplément littéraire et culturel hebdomadaire "Die Warte - Perspectives" de Luxemburger Wort - La Voix du Luxembourg, Luxembourg, 5 juin 1997. Quotidien trilingue (allemand, français, luxembourgeois) appartenant à l'archevêché de Luxembourg. Tirage : 85.000 exemplaires (pour un pays de 400.000 habitants).





C.E.R.F. / LE CENTRE D'ETUDES
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