Alain Bosquet
Les concentrés d'idées d'un vécu de poète
Avoir empêche d'être. Aphorismes,
par Alain Bosquet
[A l'occasion du récent décès du poète Alain Bosquet (28.03.1919 à Odessa - 17.03.1998 à Paris, nous croyons pouvoir rediffuser le présent compte rendu, le disparu ayant eu certains liens avec le Luxembourg. Il fut, en effet, le premier président de l'Académie européenne de Poésie, qui a son siège depuis 1995 au Centre national de Littérature à la Maison Servais à Mersch (L) ; ses activités littéraires l'ont souvent mené au Luxembourg, où il avait des confrères et des lecteurs ; un de ses derniers recueils, que nous discutons ici, a paru chez le plus important éditeur littéraire luxembourgeois.]
Parmi les poètes français contemporains, dont la diffusion est plus que confidentielle, le nom d'Alain Bosquet est un des plus connus du grand public, encore que son oeuvre le soit assez peu. Né à Odessa en 1919, de son vrai nom Anatole Bisk, il a quitté sa Russie natale avec son père, poète aussi, condamné à mort pendant la Révolution. Il grandit à Bruxelles où il commence à publier, fait la guerre comme soldat dans l'armée française et américaine, participe à l'occupation de Berlin jusqu'en 1951. Puis c'est la vie professionnelle (enseignement universitaire de littérature française et américaine) aux Etats-Unis et en France. Ses dons polyglottes lui auraient permis tout aussi bien de devenir poète germanographe, il choisit cependant de se réfugier dans la langue française.
Professeur, journaliste, critique littéraire, directeur de revues, éditeur, écrivain, il a beaucoup publié : romans, recueils poétiques, articles divers, florilèges. En 1979 il fait paraître La Poésie française depuis 1950 : une anthologie, où il réserve une place à notre compatriote Anise Koltz. Il cite des extraits de son recueil Le Jour inventé (1975), agrémentés de ce commentaire flatteur et justifié : "un poète du Luxembourg qui traduit la condition féminine en paraboles simples et graves" (p. 172). C'est d'ailleurs par l'intermédiaire de Mme Koltz, qui, alors, écrivait encore en allemand, qu'Alain Bosquet participa aux Journées poétiques de Mondorf-les-Bains à la fin des années 1960. Les liens qui se sont tissés ainsi viennent de se concrétiser par la publication aux éditions Phi de Francis Van Maele, éditeur également de la poétesse luxembourgeoise, d'un recueil intitulé Avoir empêche d'être. Aphorismes.
On trouve de tout dans cet opuscule concocté par un poète qui, depuis un demi-siècle, s'acharne à tutoyer et à rudoyer le langage : des réflexions sur la gloire éphémère et la grandeur sans artifice, des considérations sur les conflits entre l'art, le réel et la mort, des dissections de gloses et des mots clonés, des vérités élémentaires gagnées sur l'absurde et le doute, des trouvailles poétiques extraites de gangrènes langagières et de termes galvaudés, des jugements sur des confrères aimés, admirés ou abhorrés, le paradoxe du mensonge comme école de discipline, des velléités de vies antérieures ou projectives, des utopies vivifiantes, l'obligation, pour le poète, de sauvegarder son âme d'enfant et le sens du jeu, le difficile dialogue de l'homme avec lui-même, l'unicité du moi sans cesse remise en cause par des fractures et des mues successives, la dictature d'instances extérieures à l'être, comme la propriété, l'urgence du besoin d'écrire pour gérer son désespoir, et puis la conviction, mille fois répétée, que la littérature dépasse en authenticité l'existence qu'il vaut mieux vivre en rêve que traverser éveillé.
Inutile de préciser qu'en bon "hagiographe de l'aléatoire", comme Corina Mersch le rappelle dans sa belle et pertinente préface, Bosquet maîtrise parfaitement les procédés les plus consubstanciels du genre aphoristique : le raccourci, le paradoxe, l'antiphrase et le non-dit. En fait, ce genre bref tend à tout dire tout en visant le silence. La concision requise n'est que difficilement compatible avec certains textes du recueil - saynètes, dialogues esquissés, portraits ébauchés, anecdotes, fables réinventées -, quelles que soient par ailleurs leurs qualités d'humour ou de style. Quoi qu'il en soit, l'histoire du micocoulier adulé par le poète et qui finit par en concevoir un orgueil parfaitement humain, est délicieuse. La remarque sur Shakespeare comparé à Racine mérite réflexion : celui-là serait supérieur à celui-ci parce qu'il parle des arbres. Curiosité toutefois que parmi les "demi-peuples" qu'il estime incapables de "se défendre tout seuls" il cite "l'Espagne, la Suède, la Belgique, etc ...", sans y inclure le Luxembourg, envahi en 1940. Mais à ce prix-là, il faudrait y inclure aussi la Grande Nation, qui ne s'est guère mieux défendue toute seule, en juin 40.
J'ai eu tort, je l'avoue, de dévorer le recueil d'Alain Bosquet d'une traite, étant habitué à plonger corps et âme dans des océans romanesques, qui correspondent davantage à mon tempérament en quête d'exhaustivité et de continuité. Or, cette méthode de lecture dessert grandement le genre bref, incisif, fragmentaire, décousu et focalisant de la sentence bien frappée, lequel doit se déguster à petites doses, en savourant, les retournant sur le bout de la langue, les concentrés d'idées, les précipités de sensations, les essences de formules qui le caractérisent. Ouvrez donc le petit livre à la bonne franquette des pages, cueillez par-ci, par-là tel brin de poésie, tel embryon de raisonnement, telle épure érotique qui vont prendre leur envol dans votre esprit à la manière des fleurs japonaises en papier évoquées par Proust, qui, à peine sont-elles plongées dans l'eau, s'étirent, se déplient et dégagent leur magie cachée.
"Graphiti", la nouvelle collection des éditions Phi, qui, avec son format maniable et son aspect ludique, a déjà accueilli deux autres poètes étrangers de langue française, le Français Eugène Guillevic et le Belge Gaspard Hons , se révèle une heureuse initiative et une euphorisante invitation à une lecture voluptueuse. Les illustrations - ici signées Joaquin Ferrer - y apportent leur petite note gaie et complémentaire. Une collection résolument orientée vers l'universel à travers la convivialité francophone.
Frank WILHELM
[Paru dans Forum fir kritesch Informatioun iwer Politik, Kultur a Relioun, Luxembourg, n° 158, mars 1995, pp. 51-52.]
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