LILIANE WOUTERS



BIOGRAPHIE

    Née en 1930 à Ixelles (Bruxelles). Membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique et de l'Académie européenne de poésie. Poète, auteur dramatique, traductrice et auteur d'anthologies Elle a obtenu de nombreux prix littéraires dont le Prix Montaigne, de la Fondation Frédéric von Schiller (Hambourg).


    LIVRE PARU AUX EDITIONS PHI

      Le billet de Pascal poèmes, 2000
        Illustrations d'Anne Gilsoul
        en coédition avec Les Eperonniers, Bruxelles
        Pris Goncourt de la poésie 2000
        128 pages / 12 EUROS

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      QUELQUES POEMES DE "LE BILLET DE PASCAL"


        Joie, joie, joie, pleurs de joie. En l'an de grâce mil six cent cinquante-quatre,
        un lundi, le jour vingt-troisième de novembre,
        fête de saint Clément, Blaise Pascal
        connut son illumination.

        Il méditait quand il fut à lui-même
        ôté.
        De dix heures et demie du soir
        jusqu'à minuit et demi environ,
        Blaise n'est plus Pascal mais tout entier
        exultation,
        renonciation totale et douce,
        embarqué hors de tout pari,
        pris sans frayeur dans les espaces infinis.

        Sur un billet qu'il conserva toute sa vie
        dans la doublure de son vêtement,
        qu'est-ce qu'il écrivit ensuite? Feu.
        et Dereliquerunt me fontem aquae vivae.

        Joie, pleurs de joie.
        Entre Bruxelles et Charleroi, treize heures quinze,
        le pied léger sur l'accélérateur,
        les yeux actifs, l'esprit ailleurs,
        sur fond de prés et d'autoroute,
        de lessives, de laids clochers,
        d'agressives publicités,
        entre la fragile anecdote
        du jour, l'incertain bulletin du temps,
        l'horreur des génocides, le huitième
        mariage d'une star sur le déclin,
        les nouvelles sans lien, (sans lien?
        Vingt-cinq mille enfants chaque jour meurent de faim,
        on a déjà vendu cent millions de poupées Barbie),
        joie, pleurs de joie,
        un ange est là.

        Son souffle sur ma nuque, son regard
        droit dans le mien, comme un couteau.
        Il me dénude jusqu'à l'os,
        fouille la braise de mon sang,
        me livre aux flammes.

        Dans la doublure de son vêtement,
        Monsieur Pascal garde la cendre
        de ce tison qui l'a brûlé.

        Quel objet emporteriez-vous
        sur un ilôt du Pacifique,
        dans un hospice de vieillards,
        au fond du bloc stérile d'un mouroir,
        entre les murs d'une prison,
        les barbelés d'un camp?

        L'étui de buis en forme de patène que je traîne
        avec moi, depuis quarante ans,
        de notre vieille Europe aux Amériques,
        et du mur des Lamentations
        à la source africaine où les lions
        vont s'abreuver environ les six heures.

        Sous le verre cassé, deux minuscules
        éclats, l'un de la seule
        et véritable croix du Christ (ses corpuscules
        connus suffiraient à peupler une forêt)
        et l'autre, d'un morceau de Benoît Labre.

        -Un souvenir, en quelque sorte? -Une relique.
        Seul bien reçu de ma grand-mère
        qui, d'ailleurs, n'en avait pas d'autre.

        Etui de buis patiné par le temps,
        médaillon si souvent baisé par cette bouche
        dont j'ai vu s'échapper le dernier souffle.

        Elle respire à peine, elle réclame
        un prêtre, se confesse.
        Il s'en va, les yeux pleins de larmes,
        à croire que c'était lui le pécheur.
        Et, quand il est parti,
        bras ouverts, elle se redresse sur son lit.

        Qui donc voit-elle en ce moment?
        Sa dure mère, son père dément,
        sa soeur étreinte par la camisole
        de force? (La charrette aux chevaux blancs,
        celle qui vient chercher les fous, les folles,
        combien de fois m'en a-t-elle parlé?
        Et des petits bordés dans leur cercueil?
        Les petits que peut-être elle aperçoit
        passé le seuil? Clémence, ma grand-mère, illuminée,
        regard fixé sur la porte fermée).

        Deux guerres, sept enfants,
        des kilomètres de tricot, des tonnes de lessive.
        O fontem aquae vivae !
        Le coeur usé jusqu'au trognon, dit le docteur.
        Et le vicaire à la soutane vert-de-gris : c'est une sainte.
        Une sainte? Je ne sais pas.
        Toute sa vie elle a brûlé. Brûlures
        des gifles maternelles, de la faim,
        des mains couvertes d'engelures,
        du mépris qui la fait rougir,
        de l'homme accueilli sans plaisir,
        de la morgue puérile des patrons,
        du gel qui raidit les torchons,
        de l'ignorance au dos courbé, de la
        crainte des fautes attisée
        par le curé qui tonne en chaire.

        A genoux sur le carrelage plus souvent
        que sur les chaises de l'église,
        pour eau bénite le gras des vaisselles,
        pour goupillon, une brosse à chiendent,
        pour corporal, sa serpillière,
        frottant le sale, effaçant la misère
        et le péché -absolves me-
        que je te lave avec l'hysope, te
        fasse plus blanche que la neige.

        Les bras ouverts, Clémence, elle s'en va.
        A l'instant où se fige son haleine,
        ô fontem, fontem,
        je vois, sur son visage,
        ce que j'ai su, plus tard, être l'extase,
        ô fontem aquae vivae.

        "Hors du monde sensible et de soi-même"
        comme chez la Thérèse du Bernin,
        dans le regard de quelques suppliciés
        ou dans les yeux de ceux qui s'aiment quand
        le plaisir prend la forme du tourment.
        L'extase, donc. L'extase pure et nue.

        Les bras retombent, les lèvres ne happent
        plus que le vide, le souffle se meurt.

        Si l'âme existe, c'est alors qu'elle s'échappe
        du corps sans gloire de Clémence, la servante du Seigneur.

        Si l'âme existe, il est possible de la voir
        dit Frédéric Deux Hohenstaufen
        qu'on appelait Stupor Mundi,
        (étonnement de l'univers).

        Dans une bouteille géante vous mettrez
        un condamné à mort. Puis la bouteille boucherez
        avec une cire hermétique.

        Ainsi fait-on. Frédéric va s'asseoir
        devant le verre qui déjà s'embue
        devant l'homme qui devient bleu.

        Quand il sera mort, l'empereur
        fera sauter la cire, Messeigneurs,
        et l'on va voir ce qu'on va voir.

        L'âme, au sortir du récipient
        sera-t-elle captée?

        Toute la Cour, sur pied de guerre, attend.
        Les dames savourant petits fours et poèmes
        auraient dû regarder et prendre note
        pour nous donner leurs impressions.

        L'âme était-elle dans les gaz
        qui firent sauter la bouteille?

        L'âme dont tu nous parles
        qui te sort de partout,
        l'âme qui te démange
        quand tu veux l'oublier,
        où est son siège, où est
        son fondement?

        L'âme, celle des vaches
        ou celle des voyous?
        Celle des bienheureux?
        Celle des assassins?

        Où l'âme? Dans tes yeux?
        Dans ton coeur? Dans tes tripes?
        Réponds!

        Frédéric n'a rien vu.
        Et vous les Muses vous
        qui faites oh! et ah!
        Et vous, Monsieur Pascal,
        et votre billet doux?

        L'ange sur mes épaules
        pèse de tout son poids.
        Parle, dis-leur l'ineffable, dis-leur
        le secret de ta joie.

        Que pourrais-je vous dire, quels
        mots décriraient ce qui n'a pas de forme?
        Redescendus de leur septième ciel
        que nous ont rapporté ceux qui ont vu?
        "Mes paroles me font l'effet d'un néant, mes paroles
        me font horreur".

        Moi-même ne saurais décrire
        ce que parfois j'ai pu toucher..
        "Seigneur" dit Thomas, je croirai
        lorsque j'aurai mis mes cinq doigts
        dans l'ouverture de ta plaie".

        Je n'en demandais pas autant,
        ni Pascal en son heure ardente.
        Ce qu'il a vu, son viatique,
        tel que sur le billet décrit
        combien de fois l'ai-je senti
        je n'en reste pas moins sans voix
        sans rien pour dire ces uniques
        instants où je sortis de moi.

        L'animal couché sur le flanc
        halète, ainsi mon âme en ce moment,
        bien prise dans mon corps opaque, bien captive,
        ô fontem aquae vivae.


        Joie, pleurs de joie.



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