Jean Sorrente
L'AUTEUR
Jean Sorrente est né en 1954.
Dernières publications:
- La Visitation, carnets pour un roman, Michel Frères, Virton, 1991
- Nuits, roman, Éditions Phi, Luxembourg, 1994, prix Tony Bourg. 12.50 EURO
- Le vol de l'aube, roman, Éditions Phi-XYZ éditeur, Luxembourg, Montréal, 1995, Prix de la Libre Académie de Belgique, 14 EURO
- Les colonnes de Vincent Gagliardi, Galerie Éditions Simoncini, Luxembourg, 1996
-Scolies, Editions Phi, 1999, 20 EURO
- Petit livre d'oraisons & 5 Elégies à Luxembourg, poèmes, Éditions Phi, Luxembourg, 2001, 12 EURO
EXTRAITS DE:
Scolies
224 pages - ISBN 2-87962-101-1
- 20 EURO
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Scolies de l'auteur
II.3. J'écris dans une absolue solitude. Retraite, discrétion, silence: bonheur presque parfait. Aussi les leurres sont-ils nombreux, qui écartent les importuns et ne me donnent qu'à moi-même. Se dissocier pour mieux se réunir. S'éloigner pour être au plus près. Mais, tout occupé à ce manège, est-ce que j'écris? N'est-ce pas toujours à hue et à dia, dans l'inconstance et l'impatience, et comme le voyageur sans cesse? N'est-ce pas le miroir qui multiplie mon désir, le miroir de mes mondes renversés et embrevés, mais aussi séparés, mais dissymétriques? De quel échange surgit l'écriture? Quelle discorde dans le miroir, qui l'augmente et l'amplifie? J'écris, assurément, et le reste du temps, je vis, j'essaie de vivre, tandis que je suis mort pour autrui.
II.4. Mort? Peut-être. Mais «confiant dans ma joie». A toute heure dans ma «librairie», à toute heure dans la fièvre des fleurs, des livres, des gravures, des photos, des portulans, des coléoptères, des vanesses du soir, de tout l'imbroglio de mes drames et de mes songes. Et encore au bout d'une enclave, dans un coin écarté, sans voisins, sans passants; écrivant, m'obstinant à noircir mes cahiers, à jeter ces humeurs contre le temps... Mes rangs de pommiers, gerbes et cônes feuillus, me font une palissade, et, plus loin, la colline et la ligne d'horizon que traversent les bandes d'étourneaux et les blancs panaches. L'histoire, elle est derrière, au-delà, dans les lisières et les chemins de halage.
II.5. Mais ai-je raison de préférer l'isolement? Le désert? La retraite, et comme l'anachorète de la Thébaïde, et comme le stylite rêvé sur sa colonne d'ivoire, et qui m'ont fait douter de mon orgueil? Ne suis-je pas plutôt à ma vitesse? Dans mon temps qui est un contretemps? Dans mes lieux qui composent une topographie et une isochronie heureuses? Ou est-ce que je manque ma propre respiration, et suffoque de l'air qui s'est raréfié comme ces poissons sortis de l'eau et que consume un dernier éblouissement? Je tiens encore au monde par un bout, mais ce sont déjà fumerolles, cendres, poussières. Il est vrai que je ne crois pas à sa présence.
II.6. Je dirai ma joie, je la proclame d'ores et déjà. Qui peut savoir l'allégresse que c'est? Un colloque, une mimique et un face à face. Il y a toutes sortes de béatitudes, il n'y en a qu'une: écrire, infuse et véhémente. Il s'agit d'un transpercement et d'une trouée, et c'est mon corps qui en est la passion, mon corps dont elle répand le sang, qu'elle étouffe et ouvre à son anéantissement. Le reploiement est aussi un déploiement; l'assomption une chute. Quand l'écriture me recouvre, c'est ma nudité qu'elle découvre. Festive, quand elle est aride. Lumineuse, quand elle prodigue la nuit.
II.7. Rimbaud l'a assise sur les genoux et l'a trouvée amère; Breton la voulait convulsive; Rilke la voyait comme le commencement de l'effroi; Kundera comme l'existence découverte. Moi, toutes proportions gardées, je la dis une question de goût, et si j'écris, c'est pour en marquer l'avènement et l'événement. Mais, tandis qu'elle s'exhibe et s'offre, est-ce elle, la beauté, dont je touche la claire carnation? Est-ce elle qui participe de ce moment insigne, moment de haute suavité, qui commande ma respiration, qui la réfléchit et la précipite? Si écrire n'était ce sens de la beauté, à quoi servirait l'urgence de vivre, d'aimer, de souffrir? A quoi servirait ma révolte?
II.8. Séances, protocoles, répétitions, prises de vue, zooms, vues aériennes, gros plans, contrechamps, réglages, spots, faisceaux, parasols, dosages, circonvolutions, arabesques, entrechats, feintes. Ce sont autant de prises de possession, d'enveloppements, de danses, de pénétrations, avec au bout l'artifice de la prédation. Me voilà dans tous mes états. Au coeur de l'absence. Au mitan du silence. Et c'est encore la perspective qui change et se renverse, le décor qui chavire, le récit qui commence. Ainsi va la journée, comme l'ombre imprévisible que je pousse devant moi. Comme le temps que je divise. Comme les songes que je traverse.
II.9. Il y a d'abord l'exercice de la page. Le recto qui s'efface, non pas devant son verso, mais en regard de l'autre recto symétriquement géminé avec le revers de la page précédente, et cela indéfiniment, par à-coups de vagues s'ajoutant à d'autres vagues, ou comme les lames émaillées à claire-voie des lueurs de la nuit. Est-ce alors que le récit commence? Est-ce alors qu'il se noue et divague? Sans doute, pour l'en-tête, cette physique, la simple évidence d'un acte qui m'appelle. Mais cet acte, quel est-il, en avant de moi, qui me précède et que je ne rejoins pas? Ma mort ne doit pas être différente, toujours à venir, quand elle est à jamais advenue.
II.10. Il y a d'abord la portée du point, grain vivant des peintres chinois, et ce point, en l'occurrence, élargi au rectangle du feuillet, de sorte que, dilaté, il semble s'atomiser et s'abolir en autant de particules. Puis la course vertigineuse, à moins que cela n'ait eu lieu avant, et les marges submergées, et les bords débordés - en haut, en bas -, et la surface comme excoriée, comme une mer semée d'écueils battus par les ondes. Puis le silence. Puis rien. Au bord seulement, tout au bord, à la périphérie de ce coeur dérobé, laissant courir la main, et comme si je m'en dissociais, témoin oculaire de cet autre corps ému et avide qui pousse
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