MARAM AL-MASRI





LIVRE PARU AUX EDITIONS PHI

Cerise rouge sur un carrelage blanc

Poèmes, mars 2003, 144 pages
Traduction de François-Michel Durazzo en collaboration avec l'auteur
12 EURO


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QUELQUES POÈMES DE Cerise rouge sur un carrelage blanc


    1

    Je suis la voleuse de bonbons,
    devant ta boutique,
    mes doigts sont devenus collants,
    et je n'ai pas réussi
    à en mettre un seul dans
    ma bouche.


    2

    Quelle sottise!
    Au moindre grattement à la porte de mon cúur,
    il s'ouvre.


    3

    Le désir m'embrase
    et mes yeux brillent.
    Je range la morale dans le premier tiroir venu,
    me change en démon,
    et bande les yeux de mes anges
    pour
    un baiser.


    4

    Je suis apeurée
    comme une gazelle devant les yeux de ta faim.
    Aime-moi en silence,
    et laisse-moi
    míinterroger.


    5

    J'attends,
    mais qu'est-ce que j'attends ?
    Un homme chargé de fleurs
    et de mots doux.
    Un homme
    qui me regarde et me voie.
    Qui me parle et m'écoute.
    Un homme qui pleure
    pour moi.
    J'ai pitié de lui
    et je l'aime.

    6

    J'ai vu les traces
    des pas,
    points noirs
    qui vont et viennent.
    La neige blanche
    qu'on dit
    pure
    a trahi
    les oiseaux, les chats
    et les fantômes de mes pensées,
    avant que le soleil paresseux ne se lève,
    pour tout
    effacer.


    7

    Des coups à la porte.
    Qui est-ce ?
    Je cache la poussière de ma solitude
    sous le tapis,
    j'arrange mon sourire,
    et j'ouvre.


    8

    Un étranger me regarde,
    un étranger me parle,
    je souris à un étranger,
    je parle à un étranger,
    un étranger m'écoute.
    Devant
    ses peines
    propres et blanches,
    je pleure,
    sur la solitude qui unit
    les étrangers.


    9

    Ils entrent dans notre vie
    comme les ruisseaux,
    et soudain
    nous submergent,
    et nous ne savons plus
    qui nous a donné
    l'eau et le sel,
    et qui nous a
    laissé cette
    amertume.







    l'auteur

    Maram al- Masri, est née en 1962 à Lattaquié en Syrie, sur cette rive de la Méditerranée, située à vingt milles marins à peine de l'île de Cypris. Vivant à Paris depuis 1982, cette jeune Syrienne, après un premier livre publié en 1984 à Damas sous le titre Je te menace d'une colombe blanche, revient à la poésie avec Cerise rouge sur un carrelage blanc, édité à Tunis par les éditions de L'Or du Temps, en 1997 et salué par la critique des pays arabes. Le tout récent prix du Forum culturel libanais en France, auquel a participé le poète libanais Adonis et destiné à récompenser toute création littéraire arabe, lui a été attribué en mars 1998. D'autre part, ce livre a été traduit en espagnol et en partie en anglais, en allemand, en Italien et en turc.
    Cette poésie est le cri étouffé et nu de la femme qui attend tout de l'homme aimé. Cette revendication féminine bien éloignée de toute préoccupation hédoniste, n'est pas non plus une nouvelle voix qui soulèverait la chape de plomb pesant sur son sexe dans certains pays arabes. Il est plutôt question de l'inguérissable blessure d'un être que ne peut apaiser ni la quotidienneté d'un amour peu à peu vidé de sa substance faute d'avoir comblé le néant que porte en soi le poète, ni le face à face avec soi-même déserté par la spiritualité et la foi en la vie. Le désespoir poignant de cette voix de femme enfant se réfugie dans l'observation minutieuse des petits signes qui résonnent dans son propre néant : un grattement à la porte, les traces laissées sur la neige par un chat, la respiration de l'homme endormi à son côté sont autant de realia qui viennent éclairer le titre énigmatique de cette suite poétique. La «cerise rouge» comme des lèvres peintes, ce fruit, cette goutte de sang qui s'offre à la dégustation du lecteur a été abandonnée à la froideur du carrelage blanc. Naziehe Abou Affache a cru percevoir chez Maram al- Masri la veine d'une Emily Dickinson. Sans être de ce côté-là de la spiritualité ni lier son écriture à une expérience de la mort de l'Autre aussi tragique, ces poèmes courts, intimistes développent en effet le thème de la solitude, alors que cette dernière prendrait plutôt, chez Emily Dickinson, la forme d'une retraite. De plus il se dégage un vibrato de cette expression d'une angoisse existentielle qui exalte le moi malheureux en exploitant les possibilités du langage avec humilité.
    Il s'agit en outre, pour le poète, de retrouvailles avec une langue dont elle avait délaissé l'usage pendant plus d'une douzaine d'années pour se fondre dans la culture française. Au bout du compte, l'acte d'écriture exige l'authenticité de la langue de l'enfance, la trame discrète d'un lexique quotidien et de ses sédiments coraniques que malheureusement le traducteur n'a pas su rendre ici. La réduction du vécu aux couches du langage les plus usées contribue donc à la fraîcheur de l'expression, comme y concourt la brièveté de vers rythmant de manière presque saccadée une confidence chargée d'émotion. Cette écriture consciente et sûre d'elle-même ne recherche jamais l'effet poétique pour lui-même mais la lumière de la métaphore qui apprivoise la douleur de l'expérience en révélant son sens. La force de la poésie de Maram al-Masri réside ainsi dans la sobre expression du drame intime servie par la justesse frappante des images : la voisine en visite se fait «mouche laide et noire (11)», la quête de la tendresse protectrice de l'homme qui se refuse prend la forme d'une question angoissée: «Pourquoi ne m'ouvres-tu pas la porte de ta chemise? (105)» et la douleur douce-amère de l'amour renouvelle avec hardiesse une métaphore coranique: «j'ai étreint / ton fût. / De douleur, / je l'ai secoué. / Goût de ta rosée / sur ma blessure (71)» Dans une langue maîtrisée, économe, qui tranche avec le lyrisme arabe de la poésie amoureuse traditionnelle et retrouve, dans le recours fréquent aux phrases nominale, le rythme des versets coraniques, Maram al- Masri parvient à donner de la profondeur à une forme de Bovarysme qui laisse «la voleuse de bonbons» dévoiler avec ingénuité sa misère de femme sans amour. Le traducteur de ce livre ne connaît pas l'arabe, bien qu'une part non négligeable de son lexique lui soit familière. Cette version française est donc le fruit d'une suite de conversations avec le poète pour aboutir à une traduction juxtalinéaire en français. Maram al- Masri nous a fait partager les accents de la langue arabe et les moyens utilisés, mais le véritable travail de recréation poétique n'est venu qu'après, collant au plus près à la sensibilité et à l'écriture de cette voix sensible et sûre.
    F.-M. D.

    #Assirat al-mustaqîm, le «droit chemin». (Coran, II, 142 et 223, XVI, 72 et 161, etc. Dans la tradition islamique, c'est un chemin plus fin qu'un cheveu par lequel il faudra passer en guise d'épreuve du jugement (Note de Najeh Jegham)



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