JUAN GELMAN
BIOGRAPHIE
Juan Gelman est né à Buenos Aires en 1930. En 1976, alors que l'Argentine subit une dictature militaire, il est contraint à l'exil. Actuellement il vit à Mexico. Il a publié un nombre considérable de livres de poésie. Ses textes ont été traduits dans une dizaine de langues. Un grand nombre de ses poèmes ont été mis en musique, notamment par Juan Cedron. Ses recueils de l'exil sont réunis dans le livre de palabra, préfacé par Julio Cortázar et publié en 1994 par les éditions Visor de Madrid. Juan Gelman est une des voix les plus originales de la poésie latinoaméricaine.
LIVRE PARU AUX EDITIONS PHI
Obscur ouvert poèmes, 1997
illustrations de Luciano Spanò
DÉTAILS EN BAS DE PAGE
QUELQUES POEMES D'OBSCUR OUVERT
par la parole tu me connaîtras
tout l'avalanche les peines les oublis
les pénombres la chair la mémoire
la politique le feu le soleil d'oiseaux
les plumes les plus violentes les astres
les repentirs près de la mer
les visages la houle la tendresse
parfois à peine pénombrent
oublient brûlent raillent astrent
politisent ensoleillent oisellement
plument se repentent et mémorisent maréent
s'envisagent et houlent ou s'attendrissent
se cherchent et se lèvent quand ils tombent
meurent comme des substances naissent comme des substances
s'entrechoquent sont la cause de mystères
balbutient bavent se mangent se boivent
se pleuvent pour dedans aux fenêtres
se voient venir circulent dans leurs bras
finissent par donner dans la parole comme morts
ou comme vivants tournent cillent
libres dans le son pris dans le son
ils arpentent le monde humainement
n'appartiennent à personne astres mers
comme des repentirs comme des oublis
peines en feu ou politiques
pénombres de la chair oiseaux de ce visage
et l'avalanche la mémoire la houle
* * *
les belles compagnies
il arrive souvent qu'un vautour me travaille les entrailles sans les dévorer mais plutôt en les aimant ou les déchirant comme pour donner le jour à mes visages ultimes et regarde-les me dit-il regarde ce que tu manges animal me dit-il le beau vautour
* * *
AMOUR QUI S'APAISE finit-il?
commence-t-il? quelle nouvelle
vieillesse l'attend encore?
quel éclat? amour qui se penche
de soi-même vers soi-même étant
aussi mémoire de soi
mangeant
de soi quelle vieille
ombre lui sucera la nuque? oh pestes
qui ont visité mon pays
ont attaqué sont parties
étrangères comme le vent
* * *
sud-américains
est-il parti à travers l'air ou était-il
une invention de gorge verte?
Isidore Ducasse de Lautréamont
est parti à travers l'air ou était :
une invention de gorge verte
un Isidore de l'autre amour
qui mangeait des visages pourris
mélancolies désespoirs
peines toutes blanches tristes rages
et dressait ensuite son courage
et remplaçait l'infortune
par l'une ou l'autre clarté
le sud-américain mag-
nifique aux algues dans la bouche
où trouvait-il des clartés ?
il les trouva sur des visages pourris
mélancolies désespoirs
peines toutes blanches tristes fureurs
qui lui touchèrent le coeur
comme on dit le pourrirent
désespéré attristé
on le vit comme un petit oiseau
au coin de Canelones et Boul' Mich'
promenant la Mélanco Lie
comme une fiancée pure
dissimulant des viols
commis dans le quartier
"oh douce fiancé" lui disait-il
la clouant contre ses bras
ouverts et une sorte de
mer lui sortait
par le regard par la bouche
par les poignets par la nuque
« voyons comment tu meurs » lui
disait-il « ma belle » lui disait-il
pendant qu'il l'aimait spécialement
et la désarmait à Paris
comme une fête comme un feu
hier continue de crépiter
dans une chambre de Poissonnières
qui sent la sueur américaine
ea Ducasse Lautréamont
montévidéen ea ea
eu vide o monte de ta mort
pareille à une boule d'or
une chaleur dégainée
la tristesse décapita
la fureur apaisa
il est parti à travers l'air ou était
un Isidore Ducasse mort
cette fois-ci seulement
ou comme pluie d'un autre amour
mouilla Notre Dame de
la Commune armée et aimée
avec la beauté qui montait
de sa gorge vert pourri
en mille neuf soixante-sept
par le ravin des perroquets
on l'entendit presque voler
ou il semblait crépiter
contre la forêt trouée
les désespoirs du pays
les mélancolies les plus grosses
mais ce fut l'autre qui tomba
cette fois-ci seulement
pendant que Ducasse se reposait
dans un campement d'ombres
Obscur ouvert - Collection GRAPHITI, Editions Phi
traduit de l'espagnol - Argentine - par Jean Portante
dessins de Luciano Spanò
128 pages, ISBN 2-87962-074-0, 12 EURO
Poèmes en espagnol (Université de Buenos Aires
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