PHILIPPE DELAVEAU





LIVRE PARU AUX EDITIONS PHI


Enchantements Ténus
avec des sérigraphies de Roger BERTEMES
Edition de bibliophilie imprimée à la main
100 exemplaires signés et numérotés
240 EURO






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QUELQUES POÈMES DE Enchantements Ténus


    Merveille


    Merveille que cela soit :
    l'enchantement du verre
    qui traduit et médite les gestes égarés
    une auto qui passe, un nuage en sourdine.

    Les restes de la pluie sur le dos des feuilles,
    l'odeur forte harnachée aux sangles du vent,
    l'étroite faille d'où tombe la lumière.

    L'histoire dont on fait des récits en semble moins triste,
    comme les songes du voyageur arrêté
    - et ce qu'un poète toujours tente de dire.



    Enchantements ténus


    Petite joie obscure
    sur le reflet du pot.
    Goutte qui perle au flanc du vase
    bulle d'eau contenant le bocage et la truite.

    Toutes les eaux visitent la terre
    et la mémoire se souvient.

    Mystères petitement
    logés dans les choses infimes
    où luit fugacement
    le vaste bruit du monde.



    Nature morte aux pichets


    Les pots les jattes les cruches de grès,

    commères

    les bras sur les hanches,
    devant le fond noir
    et la table en dessous.

    Les choses
    tournent vers nous leur regard calme
    sans yeux pour voir, sans mots
    pour condamner, sans reproches
    pour étourdir.

    Et nous glissons, mortels,
    devant les pichets fragiles
    les pots de terre et la table que vrillent

    oubliant la mort
    et sans un bruit,
    studieusement, les vers.



    Nature morte au brochet


    Il reste des temps de légende
    l'antique hégémonie d'un brochet
    toute claire et nouée d'îles rouges
    vibrant d'argent sur le plat de citrons.

    À terre le chat traverse
    à pas de loup l'office et la cuisine.

    La pièce où casseroles,
    dinanderies, mitonnent le couchant,
    cuivrant de rayons roux le carrelage.

    Et l'on entend dans le verre,
    le chant flûté du vin
    rougi de plusieurs lunes dans les caves,
    sous la férule des légumes.

    Dieu passe parmi l'ombre et les plats,
    les navets blancs, les pommes rondes.



    Hommage à Cotàn


    Le plus sublime sur fond noir
    dans l'ouverture pratiquée
    sur l'obscur et sans profondeur :

    la poire

    suspendue, la laitue retenue par la ficelle.

    Une pastèque ouverte

    Un q uartier de melon

    Une aubergine

    Tout objet se réduit à l'énigme
    entre l'abscisse
    et les coordonnées du bord.
    Les fruits empoignent
    la musique palpée par les mains qui les rangent.
    Silence - et sur le noir instrument de la méditation
    l'ombre - sa part d'énigme.



    Nature morte au melon


    Dans les flancs du melon
    ouvert et ruisselant :
    un lignage infini de pépins
    par lunes accomplies
    étoiles ordinaires.

    Et le sang des cerises
    les flûtes si légères
    où le vin s'assoupit
    Au-dessus un miroir
    piqueté par les âges.

    Dans la famine du désir,
    ces moissons constellées
    or de leurs graines
    noyées au jus
    palais de splendeurs
    chues sous le poignard.



    Nature morte aux carottes


    Les carottes
    comme

    les doigts de la main

    ployant sous l'effet
    de la pensée - parfois
    de la torpeur Le céleris, flammes
    rampant le long de la fenêtre
    vers la hauteur.

    Quel savoir embrase, légumes
    cette clarté qui parfois nous visite
    d'une fraternité secrète.

    Victoire
    sur la mort mort ou sur
    le romanesque des possibles.



    Nature morte au vin cuit


    La servante vieille creusant
    de sa présence la patine
    des carrelages résolus.
    Dans la cuisine au loin s'effacent
    les vestiges des épluchures,
    le bruit de l'eau dont on martèle
    les splendeurs visitées des bassines
    la cruche remuée, les verres d'un
    plateau
    près des biscuits enroulés d'or
    sur leur flûte cousue, parcheminée.

    Le flacon de vin cuit - robe lourde,
    qu'une main familière a rangé
    après deux siècles dans l'alcôve
    avec épices, confitures.

    Entre sel et poivre au dehors
    le jour hésite sur les toits.



    Nature morte au gibier


    Pendu au clou par les pattes,
    fauve
    de duvet blanc,

    le lièvre

    encore ausculte de l'oreille
    la brune fraîche où l'odeur luit
    des bois lointains aux fruits amers.

    Et les couteaux à découper
    la ciboulette et l'ail
    l'astre gris d'un étain.

    Les truites du silence
    explorent la pluie
    familière des toits
    plombés par le soleil absent.

    Vie toute proche traversant
    le pelage, respiration
    Dans le souffle du monde.







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