CLAUDE BOMMERTZ



BIOGRAPHIE




LIVRE PARU AUX EDITIONS PHI

    Nuées Ardentes poèmes, juin 2000
      photos de l'auteur
      en coédition avec Érits des Forges, Québec
      100 pages / 12 EURO

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    QUELQUES POEMES DE "NUEES ARDENTES"


      Ombres

      Comme une angoisse ancestrale qui soudain s'épanche de la colonne vertébrale pour inonder l'espace sensible du corps jusqu'à ébranler les plus intimes convictions, et qui force ainsi le seul recours au qui-vive extrême, surgit, sous un des innombrables craquements qui parsèment telles les bouées meuglantes la profondeur des océans que sont nos terres la nuit - sinistre craquement, perçu, en cet instant, dans toute son unicité élective -, l'étrange ombre macabre.
      Elle est là. Aussi énorme de sourde terreur potentielle qu'à sa première éruption dans la nuit des espaces enfouis, aussi imprécise de forme qu'elle suggère en un incessant jeu kaléidoscopique pétrifiant à la fois toutes les figures possibles de mes horreurs secrètes.

      Et elles s'approchent, déjà démultipliées, lentement glissant sur les champs encore printaniers des consciences, et je les darde de mon regard, cloué, comme si j'étais le témoin impuissant d'inéluctables exécutions, les miennes.

      Accroupi sur le mur païen depuis d'innombrables siècles, je contemple la luminescence obscure d'une sorte de brouillard étendu au creux d'une combe, et qui s'écoule de ma bouche édentée en un long filet, enlace mes lambeaux de chairs grouillantes pour noyer mon assise, pourrie par l'attente, dans une vague mare blanchâtre chavirant sans fond.

      Rien ne se passe, que l'épanchement sans fin de cette coulée; que rien ne se fasse surtout, pourquoi cesser de bailler aux rivières notre surplus d'étoiles?

      Il fut particulièrement surpris de penser, quoique ce saisissement de la conscience ne durât point. Cet effort lui demandait des forces qu'une trop longue veille d'offrande sous la stupéfaction avait taries.

      Parfois un sursaut, et il cherchait vainement à dérober du regard les ineffables larmes-fleuves qu'il discernait au sein du brouillard ruisselant pour s'en altérer. Mais il ne savait trop si cette exhalaison particulière tenait du liquide ou du diaphane. Plusieurs fois, au cours de ses règnes, il avait déjà été tenté de plonger ses miettes à cette source prometteuse. Un instant d'intense agitation, bref comme l'éclair frappant alors les coups de barre du palais flottant. Mais ce n'était que pour se retrouver à l'endroit, dans la même position, l'humidité de l'attente rongeant toujours ses cellules en manque d'éblouissements.

      Tangage. L'illusion d'avancer, alors que tout porte à rester sur place pour le naufrage ultime.

      La fatigue intense, refluante, et plus férocement encore, l'engourdissait insidieusement comme le plongeur manquant les paliers de la remontée. Tout effort de clarté se soldait par des lambeaux plus nombreux de chairs tombant à même les rocs.
      Pourquoi la soif intense pour cette chose qui pourtant s'écoule de moi?

      Cette soif, qui avait fini par glisser le long du fleuve de ses assouvissements, l'inondait maintenant comme la chaleur brûlante d'un étang asséché. Vidé de cet aiguillon, il disparut bien vite à nouveau dans l'indécise offrande des miettes de son temps.

      Il rêva d'un champ de pensées qui tout autour de lui s'étendait à perte de vue : un tapis-ilôt, saturé de jaune par le vol des corbeaux, de mauve par le précipice des cieux, une surface irradiée d'une luminosité sans pareille que les pores aux vantaux larges ouverts sustentaient - et il ne s'étonna pas, l'ivresse montait, comme la sève tend l'arc des bourgeons, elle recueillait, sans qu'il ne s'en rende compte en ce sommeil profond, un à un les limbes défrichées par ses passages à travers la matière. Délicatement circonscrite, phosphorescente, une de ces limbes, alerte, vint à envahir le champ de sa vision, ceignait imperceptiblement sa conscience assoupie. Et il vit, sous l'effort monumental qu'il devait déployer pour résister à l'assaut de cet affleurement - simple réflexe vital - une tasse, joliment fumante, qu'un juste coup d'oeil transforma en baignoire, havre de tous les paradisiers. Tout en s'essuyant avec panache - ce n'était pas tous les millénaires qu'il courait éperdument cette chance de pouvoir éponger la sueur de son inactivité - il avala l'eau brumeuse dans laquelle il se trouva soudain à nager.

      Et un silence glacial s'installa en lui, de ces silences, rares, qui vous font pressentir jusqu'aux moindres replis des entrailles que le plus imperceptible glissement d'un grain de sable provoquera une réaction en chaîne d'événements, exhortant, à l'infini, nos plus secrètes aspirations. Et le frisson glissa vers lui:

      «Ils sont trop étranges. Pourquoi m'ont-ils fait cela, mon enfant? Où es-tu passée? Je ne t'entends plus. Quand tu te tais, mon enfant, ma lueur, des torrents de mots celés inondent ma chambre. Et je fuis. Immobile à grands pas, je n'arrête plus de courir. Sans cesse poser un pied après l'autre. Sans cesse allonger le pas. Depuis trop longtemps déjà j'allonge mes pas. Et j'ai perdu mes traces. J'ai perdu pied, mon enfant, ma lueur si lointaine».

      Ses réminiscences distillaient leur suc lancinant, leur ramage nappé de mélancolie, à l'instar de la pointe aiguisée d'un fer les perles vives de sang offertes au terreau de quelques sous-bois légendaires. Et tandis que l'humanité replongeait ses passions dans le gouffre de son nombril, il resta ferme à côté de sa bouée meuglante, scrutant l'obscure luminescence dans l'attente que le vaisseau errant de ses espaces du divin sommeil daigne à nouveau croiser dans les parages enneigés des rêveries. Des trois passerelles, jetées, tels les regards enfin délivrés de la Santa Maria sur cette branche flottante - premier signe de terre -, descendent alors, un à un, dans le mouvement suspendu de la durée coulante, les explorateurs de notre mémoire. Dans le moindre tracé de ce rivage boisé au quai animé, par ce spectacle qui m'est ainsi offert sous le ballottage de la houle, naît en moi comme la source, soudaine, brise l'image du glacier enflammé, la compréhension intime de la fête, de l'éclatante vitalité des flammes d'une bougie. Mais de ce rite du Grand Forestier le survol trop agité d'un pollen de pensée si fin lui fit rappeler qu'un rien encore pouvait à nouveau le faire basculer dans l'effroi de ses incessantes morts. Et il s'efforça de garder grands fermés ses yeux-écluses pour percevoir ces espaces sans limites aucunes que l'on aborde aisément. Car l'on y accède par erreur. Un moment d'absence. Un faux pas que l'on pose sur le seuil du vide. Au lieu de tomber je sors, sans mes innombrables fatigues, je sors enfin dans le chantier abandonné du monde, dans la nef sonore des ruines, les ballons incandescents du silence.

      Et m'apparut soudain un cortège, des hommes courbés et couverts juste d'un pagne blanc, tirant au moyen d'une corde un imposant tronc d'arbre sur lequel, la tête haute, un chevalier couvert d'une cape royale s'en allait errant, à bout de force. Était-ce Perceval ou Don Quichotte? - le doute me saisit à nouveau d'autant plus que ce jour-là mon plan de vol, lequel ne prévoyait pas d'arrêt aux événements imprévisibles, eut tôt fait de me convaincre de briser là toute investigation en matière d'identité, et, de toute façon, il m'apparut déjà loin, en fait, de dos tourné afin qu'il me fût donné de voir dans toute sa splendeur la cape bordeaux disparaître dans l'ombre. Où était-ce moi qui m'en allait ainsi accoutré rejoindre la nuit? Quoi qu'il en soit, cette apparition ne laisse de m'intriguer. Je ne pus m'empêcher, ainsi qu'un jour une fée de troisième ordre me le souffla, de croire qu'en ces jours, Perceval, Roi du Graal, expie la faute d'avoir inopinément failli en proférant lui-même la reconnaissance de sa nature salvatrice: «Du salbest mir die Füße/ Das Haupt nun salbe Titurels Genoß/ Daß heute noch als König er mich grüß» (Tu m'oins les pieds de baume/ Au front l'ami de Titurel m'oindra/ Et, dès ce jour, que Roi il me proclame); ou de croire en ces paroles de Don Quichotte, comme me les rapporta en ces jours-ci Sancho Panza envoyé par son maître dénicher Rossinante, la fugueuse: «moi, spectre de Don Quichotte, Roi-bouffon de la Chevalerie errante, las de ce cortège-galère avec lequel les hommes, imbus de leur importance, me traînent depuis le jour où, plus vivant que le sourire d'un crâne chauve de mort, je parcours les auberges-palais de vos songes, las de voir que mes contemporains ne rient plus de moi or - me disais-je récemment en me remémorant ces gorges déployées en noeud vital - n'était-ce pas là justement le signe infaillible qui me permettait de constater que mes sujets commençaient à saisir les premiers balbutiements de mon inestimable raison d'être, las, je ne tarderai pas à lâcher tout cet appareillage absurde - Rossinante, il me faut Rossinante!»; ou de songer, en ces moments-ci, à cette légère brise que mes désirs auraient soulevée, à ce frisson d'un bain d'air pris dans le soleil des nuits où les grillons attisent les cordes bien voilées du temps, à mon souffle qui, ainsi qu'aux abords d'un de ces rivages quelconques de nos rêveries, l'âme chevillée au corps, où tout notre être s'éveille de nouveau sous l'imminence du vol tant désiré, ranime ces errants venus de mes domaines les plus secrets, comme si un champ de forces désirantes avaient envahi, l'instant d'un soupir, une forme égarée dont les réminiscences avaient fini par se métamorphoser en proliférantes visions.

      Un sentier escarpé - cet attrait des fonds ivres - se déroule vertigineusement jusqu'à ce qu'en contrebas un rocher sombre, crevant la surface du sol, lui impose de sa masse l'arrêt. B. lentement plonge ses mains dans cette fontaine rocheuse et d'elle m'en couvre les yeux. Une pluie fine, tenace, tombe, nous ne savons d'où, les nuages nous entouraient toujours, et nos pas quelquefois écrasent des plaques de neiges fumantes. Le sentier, en pente douce, monte le flanc fort incliné d'une montagne, ondule discrètement entre des troncs d'arbres imposants, glisse le long d'un sol puissamment agité de rochers émergeants et de mousse folle d'intimité et, le long de la crête, cette splendide ligne droite, toujours presque noyée par la blanche enveloppe, sur cette crête, telle une excroissance à l'élaboration hybride, une menace sourde et inébranlable, une quiétude occulte et ancestrale, court une ombre souverainement obscure.





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